Transformation digitale : promesse d’illectronisme ?

Internet, dès son apparition, est présenté comme la nouvelle agora. Il y a encore 3 semaines le mot illectronisme m’était inconnu (comme au dictionnaire de Word). J’avais une idée, une opinion, un ressenti sur ce que pouvait représenter la fracture numérique et que l’exclusion digitale pouvait engendrer. Dès 1990, le spécialiste des implications sociales, Rheingold Howard prédisait avec empressement des ambitions inclusives du réseau. Internet allait devenir un nouvel espace public régénérant la démocratie, “un réseau qui devait se gouverner par la raison, s’affranchir des gatekeepers et un lieu de discussion des intérêts communs” ; la nouvelle agora numérique.

Où sont, quelques décennies plus tard, les promesses inclusives d’internet et les trajectoires du numérique ?

François Huguet, @francoishuguet, membre de l’observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines avance que :

“La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui illustre, à mon sens, les limites du discours utopique, pour ne pas dire naïf, des pionniers d’Internet à l’égard de son caractère inclusif et encapacitant”.

Au moment où il est prévu à l’horizon 2022 de dématérialiser les services publics qui seront une source d’économies potentielles pour l’Etat. Mais aussi pour œuvrer à l’amélioration du quotidien des usagers, un plan de sauvetage pour raccrocher au numérique les personnes en situation d’illectronisme a été présenté par Mounir Mahjoubi, @mounir, secrétaire d’état chargé du numérique, le 12 juillet.

Une étude de www.strategie.gouv.fr  évalue à 14 millions de personnes, soit 28% de la population française, qui sont éloignées du numérique :

  • 12% en ne l’utilisant pas au quotidien (internautes distants)
  • 16% qui ne se connectent jamais (non-internautes).

Ce rapport dresse également l’inventaire des bénéfices et les gains d’opportunité que pourraient générer les nouvelles compétences numériques acquises par un tiers de ces 14 millions de personnes. Près de 1,6 milliards de bénéfices par an pour 4,7 millions de français.

Mathilde Simon, @cheztoimathilde, a synthétisé les 4 versants financiers générant les bénéfices envisagés, dans son excellent article.

https://usbeketrica.com/article/pourquoi-le-gouvernement-veut-lutter-contre-l-illectronisme.

Mounir Mahjoubi,

L’inclusion numérique est d’abord un sujet d’équité, d’égalité des droits et de cohésion sociale”.

14 millions de personnes seraient selon ce rapport exclus du numérique, 28% de la population française en situation d’illectronisme.

1 français sur 4, le phénomène n’est pas du tout anecdotique et cela pose effectivement de nombreuses interrogations sur l’égalité des droits, les risques d’une nouvelle strate d’exclusion sociale et les promesses d’abandon à la vie démocratique de notre pays.

Illectronisme : illettrisme du numérique

Le néologisme illectronisme est apparu dès la fin des années 1990 en identifiant la première fracture du numérique.

Mot valise illectronisme est composé des deux termes – illettrisme et électronique -, ce « nouveau mot » fut usité en 1999 et qualifia l’illettrisme du numérique.

Illectronisme a été employé par Lionel Jospin, @lioneljospin en 1999 dans un discours prononcé à Hourtin dans ces termes

“A travers l’école, en particulier, l’état peut prévenir l’illectronisme, avant qu’il ne devienne un nouvel avatar de l’illettrisme”

La situation de l’illettrisme en France et l’absence des compétences de base (lecture, écriture et calcul) concerne encore actuellement un grand nombre de personnes. Ces aptitudes sont bien évidemment nécessaires à l’inclusion numérique mais sont avant tout absolument le socle préalable à l’intégration sociale.

Comme le notait Germaine Roussel en 1957 lors d’un entretien avec Marguerite Duras, cette ouvrière qui ne savait ni lire ni écrire, avait la sensation d’être comme une aveugle, un sentiment d’être à l’écart, et disait sa honte et sa peur quotidienne, mais sa débrouille, son intelligence et la solidarité lui permettaient de travailler.

La période des trente glorieuses (1945-1973), synonyme de forte croissance économique par sa production industrielle, grâce à son accès à bas coût des énergies fossiles se caractérisait par le plein emploi. Et bien souvent trouver un emploi mettait fin à sa scolarité. L’absence de chômage structurel permettait une inclusion sociale à pratiquement l’ensemble. Chacun trouvait une place dans sa classe sociale, dans un ensemble, dans son ensemble.

Depuis le premier choc pétrolier, le tissu industriel n’a cessé de se dégrader et a précipité l’exclusion d’une grande partie des plus démunis, projetant des individus au sein d’une stratification sociale confuse.

Aujourd’hui le train qui est à prendre est à grande vitesse, les révolutions technologiques et numériques s’enchaînent, au risque de multiplier les dégâts collatéraux et l’illectronisme, il est à craindre qu’il soit de plus en plus périlleux d’accrocher l’ensemble des wagons à ce TGV.

Une dernière étude de l’ANLCI permet de fournir quelques chiffres et définitions pour amorcer un éclairage sur la situation actuelle de l’illettrisme.

L’édition 2018 de l’Agence Nationale de lutte contre l’illettrisme en partenariat avec l’INSEE, compare son évolution sur deux périodes, 2004 et 2011.

http://www.anlci.gouv.fr/Illettrisme/Les-chiffres/Niveau-national

Il est important de noter que les mesures prises pour ces études sont identiques :

  • cela concerne les personnes âgées de 18 ans à 65 ans qui furent scolarisées mais qui n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture et du calcul. Ces adultes doivent réapprendre, renouer avec les formations de base, ils doivent de nouveau acquérir et consolider leurs compétences de base.
  • l’enquête a été menée auprès des ménages, ce qui exclut les personnes en foyers ou prisons.
  • cible les personnes vivant en France métropolitaine.

90% des personnes interrogées ont déclaré avoir été scolarisé, soit sur un panel estimé de 40 millions de personnes, 36 000 000 rentrent dans les mesures de l’étude.

En conclusion, même si l’illettrisme est moins élevé en 2011 qu’en 2004, le taux reste extrêmement élevé et se situe à 7% du panel représentatif soit 2 500 000 personnes âgées de 18 à 65 ans et scolarisés contre 9 % en 2004  (3 100 000 personnes).

Ce qui est frappant peut se lire dans les tranches d’âges :

Si l’on considère les 2,5 millions de personnes concernées :

  • 9% sont âgées de 18 à 25 ans (elles étaient de 9% également en 2004)
  • 15% sont âgées de 26 à 35 ans (15% en 2004)
  • 23% sont âgées de 36 ans à 45 ans (23% en 2004)
  • 23% sont âgées de 46 à 55 ans (baisse importante car elles étaient de 30% en 2004)
  • 30% sont âgées de 56 à 65 ans (23% en 2004)

Un chiffre global élevé, particulièrement alarmant sur les tranches d’âges inférieures à 45 ans. 47% des illettrés ont moins de 45 ans. Concernant des individus qui sont nés après 1966 en 2011, soit 7 ans avant le premier choc pétrolier de 1973 et du début de ce que les économistes nomment aujourd’hui comme la période piteuse. Priorité nationale la lutte contre l’illettrisme peut être considérée à la vue de ce bilan comme un échec. Il faut ici espérer que le combat qui s’engage contre les fractures numériques et l’illectronisme se distinguent des schémas successivement mis en place.

Force est de constater que la situation est inquiétante et qu’elle projette très en amont les premières causes de la fracture numérique. Accéder aux fondements de la langue, maîtriser les premières notions des mathématiques, de l’histoire sont non seulement les conditions préalables à l’inclusion sociale mais à fortiori permettent l’accès à la culture du numérique.

Ces 2 500 000 individus « illettrés » forment la première strate de l’illectronisme. Pouvons-nous penser que ce premier socle est structurel et incompressible ?

Le numérique comme un espace hostile

Emmanuelle Roux, @emmaroux, va beaucoup plus loin, elle estime que ce sont 90% des français qui sont des illettrés numériques :

Pour cette entrepreneuse, créatrice de nombreuses Fablabs, engagée sur l’inclusion digitale depuis de nombreuses années. Cette autodidacte définit le numérique comme un espace naturel hostile car beaucoup ont peur de s’y perdre, peur de mal faire, peur de se tromper. C’est un monde anxiogène.

Emmanuelle Roux a une approche comptable de l’illectronisme différente et distingue analphabétisme numérique et illettrisme numérique, la statistique généralement renvoyée des 20 à 23% concernerait des analphabètes du numérique, terme qui caractérise une personne qui se trouve dans l’incapacité de décrypter les premiers signes, en revanche l’illettrisme numérique, touche la personne qui n’est pas capable d’interpréter ce qu’elle lit. Cette catégorie engloberait la population qui croit s’en sortir parce qu’elle a un compte “Facebook”, sait faire une recherche sur internet et qu’elle détient un smartphone.

“Mais combien savent ce qu’est une API ? Et combien ont une vague idée de ce qu’est une blockchain ou bien pour des dirigeants et managers d’entreprise de mesurer le code source d’un logiciel et de sa propriété ?”

La classe politique française n’échappe pas à l’absence de culture numérique, selon l’article du 06 déc. 2018.

https://usbeketrica.com/article/pourquoi-les-politiques-ne-comprennent-rien-au-numerique,

Les politiques ne comprennent rien au numérique et la France passe selon Isabelle Attard, @TeamIsaAttard, ancienne députée du Calvados, à côté de la révolution numérique.

Le dernier rapport concernant le renouvellement de l’assemblée nationale de 2017 de l’institut Montaigne dresse également un paysage peu flatteur de la connaissance de nos élus sur le numérique ; Seuls 31 députés sur 577 se positionnent en fonction du barème établi (à mettre le barème) comme experts, soit 5.37%, à contrario 414 de nos élus seraient catégorisés comme non experts, soit 71.75% des 577 de nos députés.

https://www.institutmontaigne.org/blog/le-numerique-lassemblee-nationale-ou-en-est

A croire que depuis l’inauguration de la Bibliothèque François Mitterrand, l’interrogation de Jacques Chirac qui se demandait en pointant du doigt une souris, ce qu’était ce mulot relié à l’ordinateur, la méconnaissance de nos élus sur le numérique reste inchangée.

Pourtant beaucoup n’ont aucun mal à utiliser les réseaux sociaux, des spécialistes du Tweet ou de la communication sur Facebook.

Or comme le stipule Paula Forteza, @Paula Forteza, députée :

“il faut casser le mythe qui réduit le numérique à Facebook, twitter, Instagram, Snapchat. Le numérique c’est aussi – et surtout – les infrastructures, l’équipement du territoire en haut débit, la neutralité du net, mais aussi la diversité des usages ou encore un secteur économique à part entière.”

Comprendre les réseaux sociaux, leurs codes, leurs algorithmes échappent probablement à la majorité. Diffuser un tweet, partager sa communication et ses photos, liker et retweeter ou avoir fait ses humanités numériques font toute la différence sur ses capacités à comprendre les enjeux d’aujourd’hui et anticiper les révolutions technologiques à venir.

Le trait est forcé, mais il est inquiétant de savoir que nos élites ne prétendent pas comprendre les révolutions numériques actuelles et qui s’enchaînent : AI, algorithme, blockchain, protection des données, neutralité du net, big data, SEO…

Nous avions encore en 2009 un député (Jacques Myard) qui souhaitait nationaliser Internet et si les chinois l’avaient fait, il était naturel de le faire chez nous.

Jacques Myard :

“Il faut nationaliser ce réseau pour avoir la capacité de mieux le maîtriser, les chinois l’ont fait…”

Même si selon Gilles Babinet, @babgi, digital champion de la France auprès de la Commission européenne, le nombre “d’experts députés” à un peu moins triplé de 13 en 2015 à 31 sur la nouvelle mandature. Il s’avère que la technique numérique est méconnue, ses modèles économiques mal appréhendés et son langage est inaudible par le plus grand nombre.

l'illectronisme chez les députés

Cette méconnaissance entraîne irrémédiablement la conséquence de politique dénuée de stratégie et de vision claire.

Comme le précise ; François-Michel Lambert, @fm_lambert, député EELV :

“Nous légiférons par réaction et non par anticipation”.

Pire, il n’est pas à exclure que ne comprenant pas les enjeux, certains dépassent la passivité de leur posture et n’hésitent pas à activer l’éventail de toutes les sources angoissantes de la révolution numérique ; augmentation du chômage, destruction de l’emploi, perte de l’autonomie, déclassement, exclusion, baisse de salaire…

Apparaissent ici ou là, des lead users auto proclamés, nostalgiques des grandes peurs et révoltes (canuts, drapiers etc.…) que pouvaient éveiller la révolution industrielle et son chapelet de nouvelles innovations, ces prophètes de l’apocalypse soufflent sur les braises, s’empressent de manipuler les peurs, de jouer sur les craintes par opportunité.

Gilles Babinet, @babgi :

“les acteurs politiques ne sont pas en reste ; s’ils ne comprennent généralement que mal les enjeux de la révolution digitale, ils n’hésitent pas à exacerber les aspects les plus anxiogènes de celle-ci pour mieux apparaître comme des sauveurs providentiels, disposant des solutions pour vivre dans la société de l’après travail.”

https://www.latribune.fr/technos-medias/la-revolution-digitale-a-l-epreuve-de-l-economie-685798.html

Les révolutions numériques s’enchaînent, s’accélèrent. Elles sont irrémédiables et universelles. Bouleversantes, angoissantes, anxiogènes, indubitablement elles le sont. Mais demander une pause dans les innovations numériques, robotiques, IA, IE… reviendrait à demander aux puissances qui nous entourent de mettre en suspens leur programme, de couper leur financement, alors que leur propre logiciel de développement est centré sur l’innovation numérique. Il suffit de consulter les moyens budgétaires de la Chine ou des Etats Unis, octroyés aux développements des nouvelles technologies pour constater leurs objectifs et les enjeux de cette révolution numérique.

Depuis l’ouverture de l’internet au grand public, malgré les perspectives ambitieuses et idéalisées du réseau, la fracture du numérique ne dégonfle pas, elle se transforme et continue sa mutation. Sans une prise de conscience générale elle sera probablement de moins en moins inclusive. L’intervention unique de l’Etat providence additionnée à la méconnaissance affichée de la majorité de nos “élites” remettent largement en question l’efficacité et l’adaptation des solutions urgentes aux nouveaux besoins. Prendre une photo avec son smartphone, liker un contenu, retweeter une information du Point, faire une addition avec Excel ou bien regarder un chaton faire du piano suivi par la vue d’un labrador déguisé en père noël sur youtube et ce entre 2 parties de Candy Crush ne transforme pas le consommateur en un expert en matière du numérique.

La fracture de premier degré de l’illectronisme, fut l’équipement des foyers en matériel et de la réduction des zones blanches. Il n’est pas ici utile de développer que les non-équipés (réfractaires ou non volontaires) les “have not” risquent une marginalisation croissante.

2 versants se dessinent, la qualité du réseau et l’équipement en matériel. La première fracture de l’illectronisme reste au sens large, la différence entre 2 zones géographiques (accès au réseau) ou 2 groupes sociaux donnés (accès au matériel).

Le Baromètre du Numérique 2018 note que l’équipement en terminaux atteint un palier, mais les Français sont de plus en plus exigeants sur la qualité du réseau Internet et mobile pour supporter l’intensification de leurs activités en ligne, notamment la vidéo qui supplante la télévision.

https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/cge/Rapports/Rap2018/Barometre_numerique_2018.pdf

Mais si cette première fracture semble aujourd’hui être en passe d’ajustement, se focaliser sur le taux d’équipement ne résoudra pas l’ensemble du problème et des fractures numériques liées aux usages.

François Huguet, @francoishuguet, :

“Équiper tout le monde massivement ne résoudra pas le problème, il faut encore se pencher sur les compétences à acquérir pour maîtriser et s’autonomiser vis-à-vis du numérique.”

“Pourtant aujourd’hui, on se rend compte que ce n’est pas l’accès mais bien l’usage qui fait la différence chez les familles modestes et chez toutes les autres.”

En matière de temps, les usages des plus modestes ont rejoint les taux d’usage des classes supérieures, mais il s’agit de connaître si les usages sont les mêmes du haut au bas de l’échelle sociale.

Selon Éric Georges, sociologue, 72% des utilisateurs en milieu ouvrier ont un objectif de divertissement contre 36% chez les cadres supérieurs et s’interroge si les classes sociales sont solubles dans internet.

Il y a une accumulation de compétences et une recherche de savoirs chez les milieux plus favorisés. Ils se montrent plus actifs, créent leur propre site Web, sont sur des MOOC, sur des plateformes… En revanche l’apport est relativement faible chez les milieux moins favorisés, plus passifs, c’est le divertissement, la musique, les jeux vidéo, les informations sportives qui priment.

L’âge et l’origine sociale structurent la préférence pour les forums dont la qualité d’expression est valorisée ou bien vers des chats nécessitant une écriture rapide, obéissant à des codes très différents de l’orthographe traditionnel.

La sociologue Dominique Pasquier met en lumière, par le prisme de l’usage, les différences d’utilisation. La grande différence qui émerge se situe dans la participation qui n’est pas très contributif chez les plus modestes.

Dominique Pasquier, sociologue, directrice de recherche au CNRS :

“Effectivement, l’internet n’est jamais vu comme un moyen de contribution.”

“Sur l’internet des familles modestes, il y a une grande distance avec la création. Ce qui circule sur Facebook, c’est essentiellement des citations morales, des images, des dessins… des « panneaux » qui proviennent d’ailleurs. L’enjeu n’est pas tant de discuter du contenu de ces messages que de demander à ses amis s’ils sont d’accord avec le fait que ce qui est mis en ligne me reflète moi ! Le but est plus une recherche de consensus. On s’empare de ces messages pour dire qu’on s’y reconnaît et on demande aux autres s’ils nous y reconnaissent. Ces partages se font avec des gens qu’on connaît. On ne cherche pas à étendre sa sociabilité.”

L’achat en ligne est complètement intégré par les milieux modestes. C’est devenu une pratique habituelle. En revanche ce public reste éloigné de l’information, et se soumet volontiers aux rumeurs qui circulent et s’engouffrent sur des peurs.

Dominique Pasquier :

“Si internet permet de s’informer et de se former (via les tutoriels, très consommés pour progresser notamment dans ses passions), le public de mon enquête ne s’intéresse pas du tout à l’actualité. Il ne consulte pas la presse nationale. L’actualité demeure celle que propose la presse locale et la télévision. Ce manque d’ouverture est certainement lié aux territoires d’enquêtes. Pour les ruraux, l’information nationale ou internationale semble très loin. Dans ce domaine, la possibilité qu’ouvre l’internet n’est pas saisie. La consommation télévisuelle reste très forte.”

Pour appréhender les utilisations et les ressorts qui permettent de s’approprier le numérique et éviter l’illectronisme, on ne peut pas écarter les travaux de Nicolas Auray, L’Alerte ou l’enquête. Une sociologie pragmatique du numérique, Paris, Presses des Mines/ParisTech, coll. Sciences sociales, 2016

Ce sociologue dresse des compétences exploratoires ou de recherches qu’il est nécessaire de maîtriser pour évoluer sereinement dans les environnements numériques.

Les compétences herméneutiques qui correspondent à la capacité à expertiser les sources d’un document, de façon à lui accorder ou pas de crédit. C’est savoir prendre de la distance avec l’ensemble des sources disponibles sur l’internet. On constate que « bien souvent le visuel et le format des sites sont des indices privilégiés par l’utilisateur au détriment du contrôle de la crédibilité de la source, à laquelle on fait une confiance excessive ».

Les compétences topologiques, la capacité à utiliser internet qui distinguent la capacité à suivre deux types de lignes “celle de la promenade contenant sa propre dynamique et celle de la géométrie euclidienne qui relie un point à un autre”.

La compétence managériale ou capacité à discuter, est apprise dans le cadre scolaire et consiste à accepter d’être critiqué, de se corriger… C’est une capacité au dialogue qui « suppose un art de limiter devant le public le recours à l’accusation personnelle, à la violence et à l’insulte verbales » Elle est nécessaire pour participer à un forum, par exemple.

La compétence sociale se déduit, quant à elle, de la capacité des acteurs à faire appel à des ressources extérieures permettant de leur délivrer une aide ou de les former : « Il faut développer une aptitude à suivre les voies de l’hétérogénéité des rencontres, à varier son univers relationnel et à construire des ponts ». C’est à dire à se connecter à ceux qui ne sont pas de notre milieu social.

Sans négliger les travaux de David Barton et Mary Hamilton : “la littératie une pratique sociale dans Langage et Société”. La Littératie est définie par l’OCDE comme “l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités.”

Jen Schradie, @schradie, Sociologue, parle d’ailleurs d’une

“Fracture de la production”,

du fait qu’on ne se sent pas toujours légitime à participer. « Finalement, qu’il s’agisse d’explorer ou de participer, la démocratisation d’internet s’est opérée sous des formes ségrégatives. Il y a une réelle ouverture sur de nouveaux savoirs, il y a certaines formes de participation, mais les territoires en ligne restent marqués par la stratification sociale et l’entre-soi ».

Internet n’est pas parvenu à faire disparaître la stratification sociale. La position sociale construit une manière d’être, la disposition d’esprit ; ce que nomme Bourdieu comme Habitus, et un savoir-faire.

François Huguet :

“Il n’y a pas une fracture, il y a des fractures et des exclusions. La fracture principale est celle que l’on retrouve au sein de la société dans son ensemble, c’est l’exclusion sociale”

Il faut donc se pencher sur les compétences à acquérir pour se servir du numérique, apprendre à manipuler les technologies. C’est la maîtrise, la capacité d’agir qui permet de domestiquer ce monde anxiogène. Il s’agira de vulgariser et démystifier le numérique. S’affranchir de l’unique acte de consommation et devenir acteur critique. Il faut former plus et mieux et il faut se former mieux et plus. Croire que les millennials échappent à l’illectronisme grâce à des prédispositions pour la maîtrise du numérique et supprimeront demain les fractures aujourd’hui rencontrées semble inadapté aux enjeux. Il est certain que les générations Y et Z se trouvent également confrontées à des innovations numériques disruptives, à une évolution digitale qui ne s’incrémente pas mais qui est un rupture avec le présent. Penser également que seuls l’acquisition de matériels et l’accès illimité au réseau permettront d’assurer la maîtrise et supprimer l’exclusion sociale du numérique et l’illectronisme est très réducteur.

Emmanuelle Roux, @emmaroux,

“Le numérique n’est pas un outil, mais une culture qui exige des pratiques. Le numérique n’est pas technologique, il est d’abord politique et culturel, politique car il réinvente la manière de vivre ensemble et culturel car c’est une manière de faire, de produire, d’être. C’est une culture de partage, culture d’exploration, du faire d’abord.”

La transformation digitale n’est pas progressive, ce n’est pas une évolution mais certainement une révolution technologie, productive mais également anthropologique, donc politique et sociale. Il s’agit dés maintenant de placer l’illectronisme au centre des préoccupations et des priorités nationales au risque que les personnes en isolement numérique se retrouvent en trop grand nombre en dehors de ce TGV.

 

Quelques références, articles ou livres :

L’excellent article de Gaelle Comes, @gaelle_comes

https://mbamci.com/transformation-numerique-des-entreprises/#iLightbox[gallery40042]/0

Articles de presse et l’incontournable USBEKTRICA :

https://usbeketrica.com/article/le-numerique-peut-creer-un-profond-sentiment-d-abandon

https://usbeketrica.com/article/pour-les-familles-modestes-le-mail-est-un-instrument-de-torture

https://www.liberation.fr/debats/2018/11/21/des-jeunes-au-bord-de-l-illettrisme-numerique_1693449

https://usbeketrica.com/article/pourquoi-les-politiques-ne-comprennent-rien-au-numerique

https://www.latribune.fr/technos-medias/les-usages-numeriques-arrivent-enfin-a-maturite-en-france-799674.html

https://labo.societenumerique.gouv.fr/barometre/

Des lectures passionnantes :

L’homme à venir – Pierre Calmard

Transformation digitale : l’avènement des plateformes – Gilles Babinet

une video de Gilles Babinet :

Par |2018-12-19T13:53:29+02:00mercredi, 19 décembre, 2018|Catégories : LeWeb|

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