Le jour des élections présidentielles, qui ont eu lieu en Biélorussie au mois d’août 2020, ainsi que durant les jours qui ont suivi, la majorité des sites web et des réseaux sociaux comme Facebook, Whats App, Twitter, Viber etc. n’ont pas fonctionné. Partout en Biélorussie la connexion Internet était très faible. Le peuple biélorusse s’est trouvé complètement coupé de toute information, faute de possibilités de communiquer sur internet. Cette restriction de la web communication « classique», alliée aux autres facteurs, aurait favorisé le développement de plusieurs solutions digitales alternatives. C’était le début de la révolution digitale en Biélorussie.

Blocage digital

La censure des medias existe en Biélorussie depuis plusieurs années. Mais auparavant il n’y avait pas eu de précédent d’une telle ampleur.  Tout a commencé quand une entreprise américaine, Sandvine Inc, a présenté au gouvernement de Biélorussie sa nouvelle technologie digitale. Selon la documention qui décrit les fonctionnalités de Sandvine, cette technologie permet de sécuriser le réseau Internet et de limiter l’accès des utilisateurs à certains sites (les sites illégaux comme, par exemple, ceux qui font la propagande du terrorisme ou de la pornographie infantile).

Grace au système Sandvine, on peut filtrer jusqu’à 40% du trafic et bloquer simultanément des millions de pages web. Bloomberg a écrit dans son article du 28 août que le gouvernement de Biélorussie avait utilisé l’équipement de Sandvine pendant les élections présidentielles pour exercer une censure. Plus de 150 sites Internet, ainsi que les réseaux sociaux opposés à la politique d’Alexandre Loukachenko ont été bloqués. L’entreprise Sandvine n’a pas contesté le fait que son logiciel ait permis de réaliser ces blocages, mais elle a précisé que le gouvernement biélorusse y aurait mis un code supplémentaire pour empêcher la circulation de l’information pendant les élections.

Le 16 septembre 2020, les medias ont annoncé que l’entreprise Sandvine avait rompu son contrat avec le gouvernement de Biélorussie. Celle-ci a stoppé complètement son soutien technique et la mise à jour du logiciel. En revanche, la Biélorussie a gardé tout l’équipement de Sandvine et, à l’avenir, pourrait le réutiliser à sa manière.

Le président Loukachenko a nié que le gouvernement de Biélorussie ait été à l’origine du blocage digital. Il a accusé les pouvoirs de l’Ouest d’avoir fait cette diversion afin de soulever les mouvements d’opposition.

Rôle de Telegram dans les manifestations en Biélorussie

Le peuple biélorusse n’est pas resté longtemps sourd et aveugle. C’est l’application Telegram qui la première a réussi à forcer le blocage digital.

Telegram est une application de messagerie instantanée développée par les frères russes Dourov en 2013 (la société est basée actuellement à Dubaï).  Les Dourov sont également connus en tant que développeurs du réseau social VKontakte (un concurrent de Facebook).  Selon les statistiques, en juin 2020, Telegram a eu plus de 400 millions d’utilisateurs. En Biélorussie plus de 13% de la population utilisait cette messagerie en 2018, ce qui représentait plus d’un million d’utilisateurs. Bien évidemment, les chiffres ont considérablement augmenté en août dernier, après les élections en Biélorussie.

 

Telegram_statistiques

Nombre d’abonnés actifs dans le monde entier du mars 2014 à l’avril 2020

Aujourd’hui Telegram offre une sécurité de la vie privée beaucoup plus renforcée que Whats App ou Facebook. De plus, il y a plusieurs options innovantes intégrées comme, par exemple :

  • ouverture des hyper-liens vers les sites-web dans la fenêtre du chat ;
  • échange simplifié de fichiers de grande taille et de tous formats ;
  • possibilité de masquer son numéro de téléphone dans les contacts ;
  • possibilité de supprimer un message sans limite dans le temps ;
  • chat secret, avec une option pour fixer la durée de vie d’un message ;
  • programmation de la date et de l’heure d’envoi des messages ;
  • envoi d’un message sans notification ;
  • utilisation de la technologie Proxy.

La technologie Telegram permet également de lancer des canaux-chats pour un nombre d’abonnés illimité.  Cette fonctionnalité a attiré les médias qui ne pouvaient pas s’exprimer librement en Biélorussie.

Telegram joue un rôle important dans la Révolution digitale en Biélorussie. Le canal de Telegram le plus suivi par les Biélorusses est NEXTA. « Nexta » signifie « quelqu’un » en biélorusse.

NEXTA est un media d’opposition au gouvernement de Loukachenko. Il critique le régime existant et milite pour l’instauration d’une démocratie en Biélorussie.

NEXTA a été fondé par Stépan Svetlov (Putilov), né le 27 juillet 1998 à Minsk en Biélorussie dans la famille d’un journaliste. Stépan a commencé son activité media à l’âge de 17 ans sur Youtube en créant le canal NEXTA (aujourd’hui plus de 513K d’abonnés). La première vidéo de NEXTA sur YouTube était une parodie de la célèbre chanson d’un groupe de rock russe qui s’appelle Splin : « Il n’y a pas de sortie ». Dans la version de Stépan, ce titre est devenu « Il n’y a pas de choix » pour faire allusion à l’absence de démocratie en Biélorussie (241K vues). Cette vidéo collait aux élections présidentielles en Biélorussie et appelait les gens à boycotter les résultats qui étaient, selon Stépan Svetlov, falsifiés. Une autre vidéo de NEXTA, publiée en 2016, « Ils attendent la peine capitale » a eu plus de 5 millions de vues. (La Biélorussie est un des pays qui n’a pas aboli la peine capitale. Cette vidéo de NEXTA parlait d’un nouveau cas de condamnation à mort en Biélorussie).

En plus de Youtube, Stépan Svetlov a étendu son activité aux autres réseaux sociaux : Instagram, Twitter etc. En automne 2018, Stépan ouvre un canal sur Telegram, ce qui apporte à NEXTA une grande popularité. Initialement, NEXTA n’avait qu’un seul canal sur Telegram.  Ensuite, dans le but de toucher un maximum d’audience, celui-ci s’est transformé en trois antennes :

  • NEXTA, 877 000 abonnés
  • NEXTA LIFE, 2 043 781 abonnés
  • LUXTA, 207 000 abonnés

*en septembre 2020

Tous les canaux NEXTA reprennent les mêmes thématiques mais les moyens d’expression sont différents sur chaque canal.

  • NEXTA: un media qui publie des actualités, des opinions politiques, des faits économiques et politiques etc. ;
  • NEXTA LIFE : une voix du peuple qui transmet en direct ce qui se passe en Biélorussie ;
  • LUXTA : un chat qui publie des posts humoristiques sur les actualités (messages, images, vidéos).

Depuis sa fondation, NEXTA a la réputation d’être le média qui révèle des informations cachées. L’audience du canal a presque doublé et est passée de 49K à 86K d’abonnés en 2019 après la publication du dossier et de l’enregistrement d’une conversation interne entre des policiers à propos de l’homicide d’un des leurs collègues.

Après les élections présidentielles, NEXTA a commencé à jouer un rôle actif dans le soulèvement des mouvements d’opposition. Sur les canaux de NEXTA, les Biélorusses qui veulent participer aux mouvements contre Loukachenko peuvent se renseigner sur les lieux, les heures et les modalités des manifestations planifiées.

D’après Le Monde :

« Les messages envoyés via les chaînes Telegram remplacent les consignes d’introuvables meneurs du mouvement de contestation. »

  • De plus, NEXTA :
  • appelle les Biélorusses à boycotter,
  • soutient des actions de protestation,
  • publie des citations des leaders de l’opposition,
  • affiche les opinions des pays européens et des États Unis sur les élections,
  • retransmet en direct les manifestations,
  • publie des images et des vidéos sur les actions des policiers et des militaires contre les manifestants,
  • informe les gens sur des déplacement de la police etc.

A partir du 9 août 2020 (date des élections présidentielles en Biélorussie) au 16 août 2020 le canal NEXTA LIFE a vu le nombre de ses abonnés passer de 427 K à 2,89 millions !

Un avis de recherche a été lancé contre Stépan Svetlov par le gouvernement de Loukachenko. Stépan habite depuis quelque temps en Pologne, où il a récemment demandé l’asile politique. Le gouvernement biélorusse l’accuse d’organiser des troubles de masses. Stépan risque 15 ans de prison.  Actuellement la rédaction de NEXTA se trouve aussi en Pologne, dans les locaux de « La maison de Biélorussie ». La Maison de Biélorussie se considère comme une ambassade alternative à l’ambassade officielle et elle serait soutenue par le gouvernement polonais.

Le « Livre noir de Biélorussie » est un autre canal sur Telegram qui fait partie de la Révolution digitale avec ses 98K d’abonnés. Son activité consiste à récupérer des faits confirmant les crimes du gouvernement contre le peuple.

Hackers – résistants

Une des sources d’information pour NEXTA et pour les autres médias d’opposition provient des hackers biélorusses qui ont formé une fraction qui s’appelle « Les Résistants de Biélorussie ». Les hackers attaquent les sites officiels du gouvernement pour révéler des information secrètes. Récemment, les Résistants Biélorusses ont publié les noms des forces de l’ordre qui ont participé à des arrestations de manifestants. D’après plusieurs sources, les actions des policiers et des militaires contre les manifestants seraient très cruelles, voire inhumaines. Mais comme les visages étaient cachés derrière les casques ou les cagoules, leurs identités n’ont pas pu être révélées. Les hackers ont donc réussi à obtenir une base de données comprenant tous les noms de la force de l’ordre. Avant de dévoiler leurs identités, les Résistants de Biélorussie ont publié un message qui disait :

« Si vous avez travaillé au Ministère de l’Intérieur mais que vous l’ayez quitté en août ou en septembre, ou si vous êtes en train de le faire, nous vous prions de nous envoyer un justificatif via le chat-bot @militsiya_s_narodom_bot pour que vous soyez exclus de la base de données. Certains de vos collègues l’ont déjà fait ».

Il semble que cette action de hackers ait provoqué la démission de plusieurs policiers qui craignaient que leurs identités soient révélées.

Manifestations pacifiques-Biélorussie

Les Résistants de Biélorussie ne se sont pas arrêtés sur cette action. Ils ont lancé une application de reconnaissance faciale qui permet d’établir, malgré le port des cagoules, les identités des policiers et des militaires participant à la répression des manifestants. Un algorithme d’intelligence artificielle fait une analyse avancée basée sur des images des manifestations, la base de données hackée et des photos sur les réseaux sociaux. En plus, les Résistants planifient de nouvelles attaques sur différents sites du gouvernement biélorusse.

Révolutionnaires digitaux

La révolution digitale en Biélorussie a commencé bien avant les élections de 2020. Le 10 octobre 1997 une déclaration, Charter 97, a été publiée. Cette déclaration qui représente la réplique de la déclaration Charter 77* en République socialiste tchécoslovaque milite pour la démocratie en Biélorussie. Elle est signée par plus de 100K personnes. Inspiré par le Charter 97, un autre activiste biélorusse Oleg Bebenin a créé un site web charter97.org en 1998 où les actualités concernant les droits de l’homme ont été régulièrement publiées.

Natalia Radzina, rédacteur en chef du site, a reçu en 2011 le « Prix international de la liberté » de la part de la presse du Comité pour la protection des journalistes. Ne pouvant plus continuer à travailler en Biélorussie, Natalia a quitté sa patrie la même année. Tout abord, elle s’est cachée à Moscou et, ensuite, elle est partie en Pologne. Il y a eu plusieurs tentatives de bloquer Charter 97 de la part du gouvernement de Biélorussie : la veille des élections en 2011, mais déjà en 2004-2006, en 2008 etc.

Belsat TV, un canal télé et un site web https://belsat.eu, est une autre source d’information pour l’opposition qui n’est pas sous contrôle du gouvernement de Loukachenko.  Belsat TV est diffusé par satellite depuis la Pologne.

« Bielsat TV est une chaine de télévision de langue biélorusse. Créée en 2008, c’est la seule chaine d’information biélorusse indépendante et d’opposition au régime du président Loukachenko. Elle est intégralement financée par le gouvernement polonais ».

Un autre célèbre blogueur, Igor Losik, a mené pendant des années une guerre informatique sur différents réseaux sociaux contre le régime de Loukachenko.  Igor est également connu pour avoir été à l’origine des manifestations pacifiques en Biélorussie en 2011, quand les gens se regroupaient sur les places des villes et applaudissaient.  Cette série des protestations silencieuses s’appelait « Revolution via les réseaux sociaux ». Toute la gestion des manifestations se passait via Facebook et VKontakte. Ensuite, Igor a commencé à utiliser Twitter et Telegram, avec toujours pour but d’installer une démocratie en Biélorussie. Sur Telegram son canal s’appelle « Biélorussie du cerveau » et il compte plus de 440K d’abonnés. Igor Losik a été mis en prison en juin 2020 où il se trouve encore actuellement.

Pour finir, il faut souligner que la Biélorussie joue un rôle important dans le domaine du digital. Les développeurs biélorusses travaillent pour les grandes entreprises internationales. Ils sont très reconnus dans la Silicon Valley aux Etats Unis. La Biélorussie a réalisé plusieurs projets digitaux mondialement connus, parmi lesquels :

Dans la banlieue de Minsk, la capitale de Biélorussie, un quartier moderne « Parc de haute technologie » abrite des entreprises digitales sur une surface de cinquante hectares. Les entreprises qui s’y sont installées profitent de réductions d’impôts et d’autres avantages économiques et politiques. En 2020 un quart des jeunes pousses digitales est basé au Park. Valéri Tsepkalo, qui est à l’origine de la conception de ce Park, rêvait d’en faire une Silicon Valley Biélorusse. L’idée de Valéri ressemble un projet réalisé auparavant par le gouvernement Estonian. Cette année, Valéri Tsepkalo s’est présenté aux élections présidentielles contre Loukachenko mais sa candidature a été invalidée par les autorités. Ensuite, en juillet 2020, Valéri Tsepkalo, menacé d’arrestation, a quitté la Biélorussie avec toute sa famille.

Certains journalistes croyaient que le « Parc de haute technologie » deviendrait le berceau de la liberté de parole en Biélorussie. Les événements actuels laissent planer le doute quant à son futur.

 

Sources d’information :

https://by.tgstat.com/en

https://www.statista.com/statistics/234038/telegram-messenger-mau-users/

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/11/bielorussie-chronique-du-reveil-d-une-nation_6051818_3210.html

https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-08-28/belarusian-officials-shut-down-internet-with-technology-made-by-u-s-firm

https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/03/09/32001-20160309ARTFIG00322-facebook-achete-msqrd-l-appli-aux-selfies-delirants.php