« Adieu neutralité du Net ! Nous te disons au revoir, on espère que tu vas t’éclater là-haut, avec Lycos, Club Internet, MySpace, Napster, Megaupload, MSN, Liberty Surf et puis iBazar ».*1

En janvier 2017, le fraîchement nommé Président des Etats-Unis Donald Trump désigne Ajit Pai comme Président de la Commission fédérale des communications (FCC). Cet organisme n’est autre que le régulateur américain des télécoms.

Cet ancien avocat de Verizon, l’un des principaux fournisseurs d’accès américain, est connu pour être un fervent opposant à la neutralité du Net. C’est donc sans surprise que la FCC met fin à ce principe élémentaire d’Internet à la fin de l’année 2017.

La fin de la neutralité du Net est entrée en vigueur depuis le 11 juin 2018 aux Etats-Unis.

 

La neutralité du Net, c’est quoi ?

Depuis les prémices d’Internet, la neutralité du Net s’applique de manière tacite. Elle garantit à tous un accès libre à son réseau. Autrement dit, ce principe interdit à un fournisseur d’accès de permettre à certains utilisateurs ou à certains services d’avoir des accès plus rapides ou encore de filtrer des contenus précis. C’est un véritable principe égalité qui est très bien expliqué par #DataGueule ci-dessous :

La fin de la neutralité du Net est un sujet aux Etats-Unis et n’en est heureusement pas un en Europe. Ce principe est inscrit dans la loi depuis 2015 parce que du côté du vieux continent, le marché du Net est organisé différemment. Les autorités compétentes de chaque pays définissent les règles et les régulateurs indépendants. En France, cet organisme se nomme l’Autorité de régulation des communications électroniques et des Postes (ARCEP).

 

En revanche, aux Etats-Unis c’est le régulateur (FCC) qui définit lui-même les règles à appliquer. Une manière de fonctionner qui laisse le champ libre aux lobbys d’étendre leur influence. Pourtant, en 2015, l’administration Obama souhaitait promouvoir « un Internet libre et ouvert ». Elle souhaitait inscrire l’Internet américain comme « bien public », ce qui aurait préservé ce principe de neutralité du Net. Saluée à l’époque par la presse, cette initiative a vite été enterrée par la nouvelle direction de la FCC, qui tira un trait sur les décisions prises par l’administration précédente, en revenant à elle seule sur ce principe fondateur. Alors quels sont les forces en présence qui ont été déterminantes pour arriver à cette décision ?

 

Le lobbying des fournisseurs d’accès

La consommation de la vidéo digitale a considérablement augmenté ces dernières années, en particulier sur mobile. Les prévisions de croissances pour le streaming vidéo sont de l’ordre de 25% jusqu’en 2023.

Pour les opérateurs, la fin de la neutralité du Net représente évidemment une nouvelle source de revenus, notamment pour financer les coûts inhérents aux infrastructures qui se chiffrent en milliards. Les revenus liés à la fin de la neutralité du net ne permettraient donc pas de soutenir ces investissements, alors à long terme, quel est l’intérêt ?

 

Stéphane richard / Twitter

Stéphane Richard, actuel PDG d’Orange, numéro 1 du marché français, reconnaît que dans un futur proche, l’Internet à plusieurs vitesses sera une réalité : « C’est une obligation. […] effectivement dans les usages futurs d’Internet, il y a certains usages, je pense à l’internet des objets, la voiture autonome, qui vont nécessiter des internets particuliers en termes de latence, en termes de vitesses, il faudra qu’on soit capable de proposer des internets avec des fonctionnalités et des puissances différentes ».

 

 

Le consommateur-produit

Souvent évoquée, la censure directe liée à la fin de la neutralité du Net ne représente pas réellement un danger. Un opérateur ne censurerait pas directement des contenus… pas dans un état de droit. En revanche, il est plus probable que les opérateurs fassent payer les fournisseurs de contenu (Netflix, YouTube…). Dans ce cas, finis les blogs, les sites perso, et toute autre forme d’interface de libre expression et de libre consultation sur le Net. Seuls resteront les contenus des grandes entreprises qui auront les moyens de financer leur présence sur la toile. Censure indirecte donc ? Le risque est alors de voir se multiplier les intégrations verticales, comme elles existent déjà dans l’hexagone. En exemple, on peut citer les groupes Altice ou Bouygues, de la production contenu jusqu’à la diffusion de contenus et à la fabrication des tuyaux en quelque sorte. Ainsi, c’est un modèle que nous connaissons bien qui se profile. Un modèle qui ressemble étrangement à celui de la télévision, où quelques acteurs se partagent la diffusion des contenus et où l’on vend « du temps de cerveau disponible ».

 

Quelle neutralité du Net avec l’Internet des objets ?

Dès lors qu’on l’admet le principe d’un Internet à plusieurs vitesses, qu’en sera-t-il de ces objets qui vont bientôt inonder tous les foyers ? En France, les enceintes connectées ont déjà séduit 1,7 millions d’utilisateurs . Une étude récente de Juniper Research annonce même que la télévision va devenir le premier assistant vocal des foyers dans les 5 prochaines années.

Interrogé par Frédéric Martel en juin 2018, le Président de l’ARCEP Sébastien Soriano évoque le danger que représente à long terme l’Internet des objets pour la neutralité du Net :

« les objets connectés vont prendre le pouvoir sur Internet de manière extrêmement claire parce que demain, c’est l’IA qui va décider à notre place ».

En effet, si notre génération a l’habitude de faire des requêtes sur un moteur de recherche et de choisir parmi une liste exhaustive de liens proposés, même sponsorisés, qu’en sera-t-il (demain ?) lorsque nos commandes vocales seront faites auprès d’une enceinte, d’une TV ou d’une montre? De quelle manière les services et les contenus seront proposés aux consommateurs en toute neutralité ?

Il est peu probable que le développement des objets connectés soit impacté par la fin de la neutralité du Net, cependant il semble évident que nous allons devoir faire face à de fortes inégalités. Les grandes sociétés seront forcément privilégiées et les difficultés à émerger seront d’autant plus fortes pour les nouveaux acteurs que les opérateurs pourraient venir les concurrencer avec d’importantes intégrations verticales.

Aux Etats-Unis, des opérateurs comme Comcast travaillent déjà à intégrer leur propre plateforme de domotique. La question des objets connectés prend de plus en plus d’ampleur et celle de la sécurité inhérente à ces derniers sera, à coup sûr, un sujet central de ces prochaines années..

Le développement d’Internet est étroitement lié à la créativité et à la liberté des utilisateurs puisque c’est notre capacité à choisir qui est centrale. Le développement actuel de la 5G est plus rapide que celui de la fibre et c’est pourquoi la bataille de la neutralité du Net ne se joue pas uniquement sur les réseaux, mais aussi sur les devices qui appartiennent à des multinationales qu’elles soient en possession d’écosystèmes entiers, de réseaux ou encore de contenus. Le marché du Net est en pleine métamorphose et il semble indispensable et urgent de prendre les bonnes décisions car les risques économiques, sociaux et politiques sont colossaux*2.


*1 : Pablo Mira – Sérieusement? – Episode du 19 décembre 2018