Mardi 17 mars 2020, le gouvernement français prend une décision qui restera à jamais gravée dans nos mémoires. Il opte pour un confinement dit « tactique ». Restaurants, boutiques, salles de sport, musées, écoles… ferment. Une atmosphère de quarantaine s’installe peu à peu. Du jour au lendemain les rues se désertent de ses habitants, les routes deviennent silencieuses et oh miracle on entend à nouveau chanter les oiseaux.  Nos vies basculent ce jour là et le #Restezchezvous devient viral.

Alors que tout semblait fini, une créativité sans précédant s’empare de nous.

L’art en quarantaine

C’est à ce moment là que deux colocs Néerlandaises imaginent un défis: copier une peinture célèbre en utilisant au moins 3 objets de chez soi, puis la faire deviner aux autres.  Le compte Instagram « tussenkunstenquarantaine » (art en quarantaine en français), est crée dans la foulée. Cette idée fait le tour du monde et en quelques jours des milliers d’internautes et familles en mal d’occupation jouent le jeu du copycat Challenge. En même temps la période des challenges est plutôt propice au jeu. En quasiment deux mois  toute sorte de défis ont vu le jour: #PillowChallenge, #DontRushChallenge #jonglagePQchallenge ou encore du #OhnananaChallenge.

Klimt, Van Gogh, Frida Khalo, Magritte, Munch, Vermeer sont devenus chez les jeunes, aussi célèbres que Beyoncé.

Libre à chacun d’y mettre sa touche. Je m’y suis moi même prêtée au jeu avec mon fils, sa maitresse d’école ayant décidé de participer au challenge. Nous voilà donc toute une après-midi à choisir ensemble un tableau, tester des tenus, se grimer, changer le décor, prendre la pause et avoir des fous rires, pour avoir enfin LA photo instragrammable. Beau défi qui aura permis en tout cas de faire découvrir l’art et la peinture à des enfants de 6 ans.

getty challenge museum

Il se crée ce que certains sociologues appellent « l’effet totémique », cette magie qui permet à des personnes de se rassembler, de faire corps. Et sans doute que le confinement de chacun a chatouillé ce besoin de références communes. C’est épuisant de devoir se réunir sur Zoom, dans une communication tronquée, sans corps… On a une soif d’expériences relationnelles. Or, le propre de la pièce artistique, c’est l’émotion partagée.

Stéphane Hugon, sociologue

Le Getty museum surfe sur la tendance et reprend le challenge avec son #gettymuseumchallenge et rencontre sur twitter un franc succès.
Selon la plateforme de veille de réseaux sociaux Visibrain:
  • 113 236 messages publiés
  • 79 877 internautes qui s’expriment à ce sujet
  • 3 pics d’activité importants : le 20 mars (10 436 tweets), le 14 avril (9 817 tweets) et le 21 avril (18 940 tweets).

#gettymuseumchallenge

Le buzz est mondial et l’art semble être un langage universel. Peu importe le continent, l’imagination est au rendez-vous!

 

 

Cela nous renvoie à ce qu’est véritablement une œuvre d’art : un objet qui dépasse les frontières des religions, des nationalités et des musées eux-mêmes… C’est formidable ! Ici, le protocole habituel du respect des œuvres est bafoué, mais, quand on y réfléchit bien, c’est dans la nature de l’art, cet irrespect joyeux et festif. On est moins dans La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, que dans « l’art guidé par le peuple ».

José-Manuel Gonçalvès, directeur du Centquatre à Paris

Et si l’art pouvait permettre de se souvenir de cette période?

Le confinement a exacerbé les créativités de chacun et de superbes oeuvres ont vu le jour grâce au numérique.

Un art qui capture l’espoir

C’est l’espoir des fondateurs du Covid Art Museum, une plateforme numérique qui partage des œuvres d’art sur la pandémie de coronavirus sur les réseaux sociaux.

Fondée par des passionnés d’art à Barcelone, la plate-forme prétend être le premier musée numérique dédié au Covid-19.« Nous voulons garder les normes d’un musée que vous visiteriez physiquement ».    Sur Instagram, le musée compte désormais plus de 140.000 abonnés.

covid art museum covid art museum

Quelques jours après le début de la quarantaine en Espagne, nous avons réalisé que les gens partageaient les œuvres qu’ils avaient créées pendant l’isolement. De nombreux artistes, bien connus et inconnus, ont commencé à exprimer leurs sentiments, leur perception et leur point de vue sur la Covid-19. Nous ne voulions pas que ces œuvres soient oubliées, c’est pourquoi nous avons eu l’idée d’un musée numérique, pour le rendre plus accessible aux gens du monde entier.

Explique Llorca, une des fondatrices, au National 

Dans la plupart de ces oeuvres,  il y a un sentiment de désir de connexion ou d’évasion.

À travers elles, on peut voir comment les artistes agissent en historiens en cartographiant visuellement ce moment suspendu.  

Partout dans le monde les institutions muséales ont imaginé de nouveaux moyens distanciels pour poursuivre leur mission de valorisation des oeuvres et de médiation culturelle et célébrer la culture à moindre prix.

La Covid 19 a mis en évidence le fait que des communautés pouvaient exister et s’intéresser aux musées sans pour autant avoir l’habitude ou l’envie de s’y rendre. Idée difficile à accepter de la part des musées. Il faudra donc avoir une réelle existence sur la toile alors qu’objectivement, on a envie de dire que c’est dans le musée et devant la véritable oeuvre d’art qu’il se passe quelque chose.

On peut parler de révolution par rapport à l’objet musée tel qu’il existe depuis plusieurs siècles.

Peut-être que cette période de confinement que nous avons vécu n’a été qu’une parenthèse, ou peut-être que celle-ci se reproduira. Nul ne peut le prédire. Ce qui est sur par contre c’est que les institutions culturelles ont pris note de cette crise et qu’elles se dotent aujourd’hui de moyens efficace pour attirer un public de plus en plus large.

Les musées sur la toile

On se rend compte qu’un musée fermé c’est une réserve. C’est-à dire qu’on ne donne plus accès à des collections, on ne fait plus vivre aux gens une expérience culturelle in situ. On a donc perdu la moitié, pour ne pas dire les ¾ de la raison d’être d’un musée. Et puis rapidement on se rend compte qu’il y a d’autres façon d’exister. Exister sur d’autres supports et notamment en ligne.

Le confinement a poussé les musées à redoubler d’inventivité pour assurer leur visibilité en ligne et s’ancrer dans la vie de leurs publics.

Mais peut-on réellement faire expérience de l’art au travers du médium numérique?

Des oeuvres d’art du monde entier à portée de clics

Le numérique a démontré qu’il pouvait jouer un rôle dans l’enrichissement des contenus des musées et agir en faveur d’une médiation culturelle d’un nouveau genre. Les internautes peuvent découvrir depuis leur ordinateur ou leur mobile des collections artistiques du monde entier.

À toute heure de la journée, que l’on soit sur notre canapé, dans notre salle de bain , ou dans notre lit, que nous soyons connaisseur, amateur d’art, ou pas, nous sommes invités à découvrir un musée qui se réinvente en ligne. Ils nous proposent une nouvelle manière de vivre l’expérience muséale. On peut constater une certaine tendance des pratiques récurrentes: ludification des contenus (jeux, quizz,…), détournement de l’objet muséal (concours, travaux manuels), entrée dans les coulisses des musées.

#GuessWho

Le musée de demain doit-il pour autant être amusant?

On a d’un côté des musées en quête d’un public et de l’autre des familles en quête d’un loisir. Cela nous pousse à nous interroger sur le rôle social des musées. Ce qui est sur c’est qu’en période de confinement ils ont jouer un rôle sur notre esprit créatif. Tubes de colle, ciseaux, coloriage, recyclage, peinture à la betterave: le mot d’ordre est « Apprendre en jouant ».  Il nous amuse, nous occupe mais il nous transmet par la même occasion du savoir.

Alors que pendant longtemps il a était interdit de photographier une oeuvre d’art, les musées se placent aujourd’hui comme collectionneurs de nos souvenirs, comme c’est le cas pour le Palais des beaux arts de Lille qui dédie une exposition des meilleurs posts de l’art en quarantaine.

Quand d’autres musées comme le musée Fabre de Montpellier qui sur son compte Facebook réalise des mèmes pour sensibiliser ses abonnés à ses collections.

art en quarantaine

« Pour autant, le site web et les réseaux sociaux d’une institution ne sont qu’un levier au service d’une stratégie globale de médiation et de communication et ne peuvent en aucun cas se substituer à ce qu’elle peut offrir en termes d’expérience sensible, matérielle et humaine.  L’art est lié à l’émotion et à l’expérimentation, donc les visites dans les musées se poursuivront. Le numérique pourra préparer la visite et la compléter, mais ne s’y substituera pas. »

Nathalie Bondil, Directrice du Musée des beaux-arts de Montréal


Source:

https://www.instagram.com/tussenkunstenquarantainewww

https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2003-1-page-189.htm

Publics et musées, la confiance éprouvée, de Joëlle Le Marec, éd. l’harmattan

Livre Blanc, Définir le musée du XXIème siècle, ICOFOM, direction François Mairesse

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