L’accessibilité n’est pas souvent abordée au sein des formations spécialisées dans le numérique. Dans les projets web, la perception de cette thématique est souvent négative : cher, moche, compliqué… Heureusement pour combattre ces nombreux clichés, il y a quelques personnes comme Olivier Nourry. Pour lui l’accessibilité c’est bien, c’est bon, et ce n’est pas forcément si dur que ce que l’on croit. Rencontre avec un expert passionné par son métier.

1) Quel est ton parcours ?
A l’origine j’ai une formation d’ingénieur en productique, soit tout ce qui concerne les techniques de production industrielle. Après 5 ans dans le domaine de la conception de produits et de procédés industriels dans un bureau d’études, j’ai passé un DESS Gestion des PME en cours du soir. En 2000 je me suis jeté dans le Web avec des tas d’idées révolutionnaires… et bien sûr je me suis retrouvé en SSII, à faire un peu de tout : développement, tests, conception, chiffrages, gestion de projets…

2) Comment es-tu devenu expert en accessibilité numérique ?
Je commençais à m’ennuyer ferme dans mon boulot, loin des idéaux qui m’y avaient amené. Et je me penchais sérieusement sur les standards, trouvant absurde que le monde du développement Web soit aussi bordélique et artisanal.

En février 2005, je découvrais qu’une loi imposerait aux administrations de rendre leurs sites accessibles… Cela a été un déclic. D’une part je découvrais le principe même de l’accessibilité numérique, et ses possibilités ; et d’autre part je comprenais que rien ne serait plus comme avant pour moi.

J’ai aussi très vite compris qu’il me faudrait d’autres arguments pour convaincre. J’ai présenté le sujet comme une opportunité business à mes managers de l’époque. Ils ont mis un peu de temps à l’assimiler, mais un an plus tard on me demandait de mettre sur pied une offre autour de l’accessibilité. On m’a envoyé en formation chez Braillenet. C’était il y a plus de 10 ans, et depuis je n’ai fait que creuser ce sillon, jusqu’à être à mon compte aujourd’hui.

3) Qu’est-ce qui te passionne dans ce domaine ?
Baignant dans le milieu du handicap depuis l’enfance, j’ai toujours su à quel point la question de l’autonomie est centrale. Les anglophones ont un mot pour ça : empowerment. Les Québécois nous donnent une nouvelle leçon de francophonie avec le terme autonomisation. J’aime beaucoup cette idée. Faire des services numériques accessibles tombe sous le sens, quand on y pense, c’est presque un pléonasme.

En évangélisant, en agissant, en formant, en accompagnant, j’ai le sentiment de mettre mes connaissances au service de quelque chose d’utile et d’important. Cela me donne une raison valable de me mettre au boulot, chaque matin. Et puis j’ai aussi embrassé toute une communauté professionnelle, qui me rend bien les efforts que je fais au quotidien. J’ai vécu des choses passionnantes grâce à cela, comme donner une conférence aux Etats-Unis, ce qui m’aurait paru impensable auparavant.

Enfin, je côtoie des personnes handicapées qui me donnent la patate, par le simple fait de démontrer que le handicap n’est pas la fin de tout, juste un paramètre de la vie avec lequel on peut composer.

4) Quelle est ta définition de l’accessibilité numérique ?
Il y en a plusieurs qui tournent toutes autour de la même idée, mais la plus poétique, pour moi, est celle-ci : rendre possible pour tous, ce qui était impossible pour certains. Celle qui m’amuse le plus, est celle de mon confrère Laurent Denis : faire accessible, c’est faire la même merde pour tout le monde !

5) Pourquoi l’accessibilité est si peu prise en compte sur les sites web ?
C’est une cascade de facteurs, je pense. D’abord un nombre hallucinant de gens n’imaginent même pas que ça existe : « mais les aveugles ne peuvent pas surfer ! », je l’ai entendu souvent. Et pour être honnête, beaucoup d’aveugles le pensent également ! Ensuite, une fois passée cette découverte, peu de gens imaginent qu’ils peuvent concrètement agir, en appliquant quelques règles simples.

N’importe quel blogger avec n’importe quel outil peut faire du contenu raisonnablement accessible avec quelques règles bien appliquées. Mais encore faut-il les connaître, et y croire… Quand on poste une image sur Twitter ou Facebook, on doit partir de l’idée qu’elle peut être consultée par quelqu’un qui ne voit pas. C’est une réalité, quand on le sait on ne peut plus l’ignorer. Une fois que c’est intégré et assimilé comme un état de fait, les obstacles techniques et financiers sont abordés sous l’angle des solutions, et non plus des problèmes.

Dans le fond, je crois qu’il y a, à la base de tout cela, un frein culturel profond, en lien avec notre rapport à la maladie, à la différence… Je vais peut-être un peu loin mais quand on voit que les arguments les plus pragmatiques et irréfutables ne fonctionnent pas toujours, c’est qu’il doit y avoir quelque chose de plus primal qui se cache derrière.

5) Quels sont les principaux liens entre l’accessibilité et les autres domaines du web (référencement, UX…) ?
C’est une question polémique… Disons qu’il y a deux écoles. Celle qui considère que tous les moyens sont bons : si l’idée que l’accessibilité soigne aussi les caries permet de convaincre les indécis, alors pourquoi pas ? L’autre est plus rigoriste, ce que j’appelle « la ligne claire » : l’accessibilité est un droit imprescriptible, on ne devrait pas avoir à user d’arguments indirects. Je suis plutôt de cet avis.

Ceci étant, objectivement, l’accessibilité est souvent un point de départ pour une amélioration des autres aspects d’un site. L’erreur serait de croire que l’accessibilité va tout résoudre. C’est généralement faux ; un site ne devient pas miraculeusement agréable à utiliser et bien référencé parce qu’on l’a rendu accessible, cela reste un travail spécifique, pour lequel le consultant accessibilité n’est pas bien outillé.

La bonne approche, selon moi, est d’avoir une démarche globale dans laquelle chaque spécialité doit avoir la parole, tout en se rappelant, au moment des arbitrages, que l’on ne devrait pas faire de compromis défavorable à l’accessibilité. Car c’est un droit, et pour certains utilisateurs, une nécessité absolue, plus que le référencement ou l’ergonomie.

6) Combien ça coûte l’accessibilité ? A quel moment il faut le prévoir dans un projet ? C’est quoi le ROI ?
Combien ça coûte un site Web sans faute d’orthographe ? A quel moment faut-il prévoir l’orthographe dans un projet ? C’est quoi le ROI de l’orthographe ? Ce sont des questions bizarres, non ?

Je prétends que ça l’est autant pour l’accessibilité. Le problème est mal posé, en fait : si on produit un site Web à titre professionnel, on ne peut pas se permettre une mauvaise orthographe, il faut même exceller en la matière. Le coût existe, oui : il faut des passes de relecture, et les gens qui maîtrisent l’orthographe sont formés depuis l’enfance à bien écrire, le coût pour la société est énorme… et invisible à la fois ! Personne ne nie l’importance cruciale d’une orthographe normalisée pour une communication écrite fiable, c’est un fondement de notre culture et de notre civilisation. Et un signe de qualité, de respect du lecteur, de professionnalisme… On forme donc tout le monde, depuis l’enfance, quitte à faire souffrir des millions d’élèves pendant des années. L’accessibilité numérique, c’est l’orthographe du Web, c’est ce qui permet à tout le monde de le comprendre et de l’utiliser de manière fiable, sans barrière technique injustifiée et injuste. Pour moi c’est un prérequis à la publication.

La question du ROI n’est donc pas la bonne, car elle sous-entend qu’au-delà d’un certain seuil de coût il vaudrait mieux ne rien faire. La vraie question c’est plutôt : comment faire pour que tout le monde puisse consulter nos contenus ? Quelle organisation devons-nous mettre en place pour atteindre cet objectif au meilleur coût ? Et bien sûr, plus on s’y prend tôt, plus indolore sera l’opération, comme pour tout sujet transverse.

7) Quels sont tes projets liés à l’accessibilité en ce moment ?
Je coordonne le groupement qui accompagne l’Etat dans la mise en place de son programme d’accessibilité numérique, notamment pour la mise en place du RGAA et des ressources associées. Je travaille aussi à la traduction en anglais de certains de ces documents. Cela m’occupe pratiquement à plein temps en ce moment… Le reste du temps, j’interviens sur des formations, des audits, différentes actions de consulting, pour différents projets de refonte de sites Web. Il y a une vraie poussée de la demande ces derniers temps, tous mes confrères la ressentent, et c’est une excellente nouvelle pour tout le monde.

8) Est-ce que tu as des références à conseiller pour des personnes qui découvrent ce domaine ?
Des tas ! Je passe mon temps à m’alimenter auprès de multiples sources. Historiquement, mon premier point de référence a été le site d’OpenWeb, cela reste un phare dans le microcosme… Il y a d’excellentes ressources francophones, citons par exemple les fiches Accede Web, les listes Opquast, le blog d’Access42, la BOEW du Canada… Chez les Américains, la liste d’échanges de WebAim et le blog de Karl Groves sont deux sources très riches également, parmi des dizaines. J’anime les comptes Twitter @a11ytips et @moba11y pour essayer de collecter des liens et les partager au travers d’archives Diigo, mais je ne fais qu’effleurer la question. Les hashtags #a11y, #accessibilité et #accessibility sont très fournis en infos de première qualité.

Bien sûr, pour conclure, je ne peux que recommander le RGAA, truffé d’informations, et les ressources associées sur le compte Github de la DInSIC !

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