« On ne peut pas mettre en œuvre la numérisation en laissant de côté des millions de personnes ».

(Jacques Toubon)

Manque d’équipements, de compétences, de réseaux… 17% des Français, soit 14 millions en 2019, sont en difficulté numérique.

La crise du Coronavirus a mis en exergue les inégalités face au numérique. La priorité est à la formation.

 

Le 10 septembre dernier, c’était la journée de l’illectronisme. L’illectronisme, c’est la difficulté voire l’incapacité que rencontrent certaines personnes à utiliser les outils numériques, informatiques. Une mission d’information « sur la lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique » a été mise en place par le Sénat avant la crise sanitaire. L’idée était de mieux cerner la relation entre les Français et le numérique.

 

Covid19, un accélérateur de la fracture numérique ?

 

La crise du coronavirus a accéléré l’adoption des outils numériques par la population française avec plus ou moins de maîtrise.

85% ont internet. Faire ses courses, travailler à distance, étudier, rester en contact avec ses proches, faire sa déclaration d’impôts, cela a été possible, pendant le confinement pour la majorité des Français grâce au digital.

Mais pour 14 millions de personnes cela a été difficile, voire impossible. Les conséquences peuvent être graves : sentiment d’échec, sentiment d’isolement et risque d’être victime d’arnaques sur internet…

A l’heure où l’on parle de marche forcée de la digitalisation, alors que le gouvernement a annoncé la dématérialisation de toutes les démarches des services publics en 2022, 17% des français d’après l’Insee sont touchés d’illectronisme (incapacité d’utiliser le numérique dans la vie courante).

 

Fracture numérique : quelles sont les raisons, quelle population est concernée ?

 

Pour Jean Marie-Mizon, sénateur de la Moselle et président de la mission, voici les raisons :

« Ceux qui n’ont pas le réseau, ceux qui n’ont pas l’outillage, ceux qui n’ont pas le mode d’emploi. »

 

Pour Cédric O, secrétaire d’État chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques, auditionné par la mission sénatoriale d’information « Lutte contre l’illectronisme et inclusion numérique » :

 

« le manque de formateurs est le point de blocage majeur »

 

L’Insee en octobre 2019 estime que les personnes les plus âgées, les moins diplômés, disposant de revenus modestes, seules ou en couple sans enfant sont les plus touchées par le défaut d’équipement comme par le manque de compétences.

inclusion numé

Le confinement a mis en lumière les inégalités face au numérique. Toutes les couches de la population sont touchées. De plus, l’accès à l’emploi est souvent conditionné à la maîtrise des outils numériques. Cette compétence, devenue basique n’est pourtant pas maitrisée par 12% des demandeurs d’emploi.

Durant le confinement, une étude sociologique, « l’école à la maison » a été réalisée par deux enseignants-chercheurs en sociologie de l’université de Bordeaux auprès de 30 000 parents. L’objectif de cette enquête était d’évaluer la façon qu’avaient les parents de faire la classe à leurs enfants lors du confinement et de savoir si leur accès à internet et leur équipement leur semblait insuffisant. La réponse positive montre un décalage entre les ménages modestes et les plus aisés :

accès internet et équipement insuffisants

Les jeunes ne sont pas en reste :

« Paradoxalement certains jeunes pourtant nés avec les nouvelles technologies et très à l’aise sur certaines applications se trouvent parfois désemparés dès lors que l’utilisation devient moins ludique »

Extrait du Livre blanc « contre l’illectronisme »

 

Cédric O, secrétaire d’État au Numérique, en parle le 24 février dernier, lors de la présentation du baromètre sur la confiance des Français dans le numérique :

« Nombre de jeunes savent très bien se servir des réseaux sociaux ou jouer à Fortnite. Mais dès qu’il s’agit de s’inscrire à Pole Emploi, faire une déclaration d’impôt en ligne, faire un CV ou forwarder [transférer] un email, c’est plus compliqué »

Il y a donc différents types d’exclusion : on peut être à l’aise avec une technologie et pas avec une autre. Que vous soyez jeune, âgé, valide ou non, salarié ou sans emploi, l’exclusion numérique est un handicap majeur dans une société hyper connectée. Le confinement et le télétravail ont été de véritables révélateurs et doivent servir la prise de conscience collective et gouvernementale.

 

La note de synthèse du Sénat du 17 septembre 2020 parle d’elle-même :

« Face à une société hyper connectée, ceux qui en sont exclus ont le sentiment d’être des citoyens de deuxième zone. L’humiliation vire parfois à la colère »

 

 Quelles solutions pour faciliter l’inclusion numérique ?

 

Même si l’état se préoccupe de cette fracture, les principales initiatives pour favoriser l’inclusion numérique viennent aujourd’hui du monde associatif.

La plus connue d’entre elles, c’est l’association Emmaüs Connec qui agit depuis 2013 : Dans une dizaine de villes françaises, elle propose du matériel à prix réduits, des connexions mobile ou internet à prix solidaires (-40% environ par rapport aux prix du marché), des ateliers d’initiation gratuits et de l’aide en cas de démarche administrative.

Pendant le confinement, l’association a lancé le programme « connexion d’urgence » et a pu ainsi distribuer 16 000 tablettes et ordinateurs à destination des jeunes et 50 000 recharges internet pour permettre aux jeunes de poursuivre leur scolarité. Un coaching quotidien a été mis en place pour plus de 1 100 jeunes !

Emmaüs et Google se sont également associés dans une start-up sociale WeTechCare. Elle a ainsi proposé plus de 250 sessions de formation en ligne, des webinaires d’accompagnement auprès de structures locales (écoles de la deuxième chance, centres EPIDE, Missions locales). Elle vient de lancer « Déclic », une nouvelle plateforme qui met en relation des cadres et salariés avec des jeunes dans une relation de type parrainage ou mentorat.

 

Emmaus Connect

Source : Emmaüs Connect

 

Et l’État, comment agit-il ? Quel est le retour de la mission d’information « sur la lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique » mise en place par le Sénat ?

En premier lieu, les pouvoirs publics financent la plupart des structures associatives par le biais du Pass numérique. Lancé en 2019, il fonctionne sous forme de cinq ou dix chèques, d’une valeur de 10 euros chacun, remis aux personnes en difficulté face au numérique pour suivre gratuitement une formation à proximité de chez elles.

Ensuite, au cours de son audition, le secrétaire d’État a établi une différence parmi les 14 millions de Français en difficulté face au numérique : d’un côté, « les 6 à 7 millions que l’on peut former », de l’autre, « les 6 à 7 millions qui ne seront jamais autonomes ». Le 3 septembre dernier, il annonçait une enveloppe de 250 millions d’euros sur 2 ans soit dix fois le budget alloué jusqu’ici à l’inclusion numérique pour la formation au numérique. Mais pour la mission sénatoriale, les 250 millions d’euros annoncés sont « insuffisants » : il faudrait « créer un fonds de lutte contre l’exclusion numérique pour atteindre 1 milliard d’euros de soutien public, mobilisable d’ici 2022. » soit environ 500 millions d’euros par an !

Vidéo de conclusion de la mission :

 

Enfin, dans sa note de synthèse intitulée « La lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique », 45 recommandations ont été proposées par les sénateurs, en voici quelques-unes :

 

  • Analyser : affiner l’étude sur l’exclusion numérique en s’adaptant aux nouveaux usages numériques liés au confinement,

 

  • Mettre en place et former les médiateurs, les travailleurs sociaux,

 

  • Mettre en place un chèque-équipement pour les ménages à bas revenus,

 

  • Aider les entreprises à se numériser

 

  • Former les enseignants aux outils numériques.

 

  • Déclarer l’inclusion numérique comme priorité nationale (par le biais de l’action publique locale, pilotée par les territoires),

 

  • Modifier la logique du 100% dématérialisés des services publics par une logique du 100% accessibles (en gardant un accès physique ou téléphonique),

 

Salwa Toko, Présidente du Conseil national du numérique conclut :

« Ce que nous avons essayé de porter au sein du Conseil National du Numérique durant cette mandature, c’est que les moyens humains ne sont pas à négliger, aux côtés des moyens financiers. Nous avons besoin tant de former les personnes qui vont être en capacité d’aider les personnes en difficulté que nous avons besoin d’équiper et d’outiller techniquement et en infrastructure l’ensemble du territoire pour porter cette lutte, au quotidien, de la fracture numérique »

 

14 millions de Français en difficulté face au numérique et donc en situation d’échec. Vous aviez ces chiffres en tête ? Pensez-vous que les solutions recommandées par le Sénat suffisent aujourd’hui ?

Et pour le long terme ? Intégrer un cursus de formation liée au numérique dès le plus jeune âge pour réduire la fracture numérique, ne serait-ce pas une piste à envisager sérieusement ?

 

Source :

insee.fr/fr/statistiques/4241397

Note de synthèse du Sénat_ Septembre 2020_La lutte contre l’illectronisme et pour l’inclusion numérique

Mission d’information « Lutte contre l’illectronisme et inclusion numérique »

Baromètre du numérique 2019

Un égal accès au numérique pour tous / Fracture numérique

Note de synthèse du Sénat_ Septembre 2020_l’illectronisme ne disparaitra pas d’un coup de tablette magique

France culture : l’illectronisme la fracture sociale à l’ere du numerique

livre blanc contre l’illectronisme

 

Pour plus d’informations sur l’illectronisme, je vous propose de lire l’article d’Alain Quatrehomme sur la transformation digitale : promesse d’illectronisme ?