A la mention des termes anthropologie, sociologie et plus largement sciences sociales, loin de vous l’idée de les associer au monde de la tech. Il vous viendra plutôt en tête l’image d’un docteur en recherche adossé dans son fauteuil au sein d’un laboratoire vieillissant d’une université française. Ou encore, vous vous souviendrez sûrement de la lointaine époque du lycée où l’on vous expliquait que les filières en sciences sociales étaient une voie qu’il fallait éviter si l’on souhaitait « réussir ». Mais c’était sans compter sur la mythique Silicon Valley qui continue de nous surprendre en dépoussiérant voire redorant l’image des sciences sociales. La question est donc légitime: en quoi les sciences sociales sont-elles remises à l’honneur au sein des entreprises de l’industrie tech? 


Que se passe-t-il dans la tech côté Silicon Valley?

Si les chercheurs en sciences sociales ont toujours fait partie des effectifs des entreprises tech, les ingénieurs ont longtemps été considérés comme les profils rois et étaient souvent plus écoutés que les experts en sciences sociales au moment de prendre une décision. Le moindre intérêt pour les profils d’anthropologues ou ethnologues se reflétait également au niveau des salaires, nettement à l’avantage des ingénieurs au sein de cette industrie. L’entreprise Intel a parfaitement illustré cette mentalité et n’a pas pris le virage du « mobile » en refusant de produire des puces pour l’iPhone en 2007…même si l’équipe de chercheurs avaient mis en évidence l’appétence grandissante des consommateurs à utiliser des téléphones portables. 

Couverture du livre The Fuzzy and the Techie
Couverture du livre The Fuzzy and the Techie

Dans le livre The fuzzie & The Techie, le venture capitalist  Scott Hartley rappelle que si la filière STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) reste fortement plébiscitée dans l’univers de la tech, les barrières techniques évidentes il y a encore quelques années s’effacent progressivement laissant des opportunités à de nouveaux profils .

En effet des outilsont vu le jour et permettent à la majorité d’entre nous de pouvoir devenir des « experts » techniques formés de manière autodidacte. On peut citer par exemple:

  • Sketch, pour construire facilement un parcours client;
  • CodeAcademy, Github pour s’initier au code;
  • Kaggle pour participer à des compétitions de machine learning sans formation;
  • Et plus largement, les plateformes de MOOC qui offrent la possibilité de se former techniquement sur de vastes sujets à moindre frais.
Les MOOC à suivre sur la plateforme OpenClassroom
Les MOOC à suivre sur la plateforme OpenClassroom

D’autre part, il est important de souligner que de nombreux leaders ou fondateurs des entreprises tech américaines de renom ne sont pas issus d’un cursus d’ingénieur mais ont au contraire suivi une formation en « liberal arts ». Stewart Butterfield, CEO de Slack, une start up qui propose une application des plus abouties du marché et compte déjà plus d’un millions d’utilisateurs, a étudié la philosophie et histoire à l’université. Il se vante d’avoir appris à « écrire au lieu de coder et d’avoir réussi à dérouler un argument » ce qui lui a servi pour convaincre un auditoire. 

Leaders de la tech aux Etats-Unis
Leaders de la tech aux États-Unis

Il est grand temps d’éliminer certains préjugés… 

Les études en sciences sociales sont souvent associées à des cours uniquement théoriques, centrés sur les problèmes de société et loin de la réalité mercantile de l’entreprise. C’est malheureusement relayer de simples préjugés. Les étudiants en sciences sociales manient avec dextérité les logiciels de statistiques, les étudiants en relations internationales, la théorie des jeux et les anthropologues sont experts en recherche ethnographique (analyser les gens dans leurs environnement et comprendre leurs habitus). Ces compétences techniques les aideront à s’intégrer dans l’univers de la tech. 

D’autre part,  s’imposer dans l’univers de la tech, un écosystème global, en mouvance permanente requiert des qualités inculquées dans des filières de sciences sociales, telles que  l’adaptabilité, la communication ou encore la créativité.  D’ailleurs, l’étude The future of jobs produite par le Forum Economique Mondial a permis d’interroger 350 top executives sur leurs attentes dans la stratégie de recrutement et le constat est clair: la nouvelle économie met désormais à l’honneur la résolution de problèmes, l’esprit critique, la créativité, le management de personnes, l’intelligence émotionnelle ou encore la flexibilité cognitive, la prise de décisions. A l’inverse, de nombreux employeurs de profils techniques ont fait le constat que ces derniers manquent fréquemment de compétences en communication, sont peu friands du travail en équipe et plutôt réticents à intégrer une dimension sociale dans les solutions d’ingénierie. 

Prenons l’exemple de l’UX designer, métier de plus en plus courtisé au sein des entreprises. Pour rappel, un UX designer est en charge de bâtir pour une marque la meilleure expérience utilisateur possible autour d’un produit ou d’un service. Ce « nouveau » métier exige avant tout des qualités humaines comme le rappelle Magali Dulot, formatrice en méthodologie UX design.  

 » Les principales qualités d’un UX designer sont l’écoute, l’empathie et la bienveillance. Il faut savoir se mettre à la place de l’usager. La maitrise de logiciels de sketching, cela s’apprend rapidement. » 

Soulignons d’ailleurs qu’en France les programmes académiques de nombreuses écoles d’ingénieurs évoluent et intègrent des cours plus « humanistes » comme le design thinking ou l’UX design et recrutent également des élèves ayant fait des prépas B/L (scientifiques et littéraires) pour leur « capacité d’analyse et de synthèse ainsi que de leur faculté d’argumentation ».

« Intégrer des profils Khâgnes permet d’attirer plus de profils féminins et de créer une diversité de profils qui manque encore cruellement au sein des écoles d’ingénieurs » 

Julien Pouget, ancien directeur de l’ENSAE Paris Tech 

Il est donc intéressant d’observer que désormais, les écoles d’ingénieurs comme employeurs de la tech valorisent, dans leur processus de recrutement, les soft skills, ces compétences humaines relevant du savoir être plutôt que du savoir-faire technique et qui sont mises à l’honneur dans les cursus universitaires en sciences humaines/sociales.

…et d’ouvrir ses chacras afin de construire des équipes mixtes dans la tech ! 

Désormais, les équipes pluridisciplinaires sont mises à l’honneur dans la tech. Il n’est plus surprenant de trouver des anthropologues travaillant avec des ingénieurs chez Spotify ou Netflix au cours de la construction du produit. Les chercheurs sont en mesure d’apporter une vision précise sur les habitudes et attentes des consommateurs visant à aider les ingénieurs à concevoir une plateforme ergonomique et répondant à un réel besoin à travers des études ethnographiques par exemple. 

Selon Scott Hartley, des plateformes comme Lyft ou Uber connaissent un réel succès car il y a une collaboration innée entre les « techies » (ndlr: les ingénieurs) qui ont permis de construire la technologie au sein de l’application et les « fuzzies » (ndlr: les chercheurs) qui ont permis d’en faire des applications utiles et faciles d’utilisation. 

La série Silicon Valley illustre très bien dans un épisode l’importance de développer un concept en pensant en priorité aux utilisateurs. Dans cette fiction très réaliste, l’équipe d’ingénieurs construit une plateforme que les usagers finaux ne savent pas manier alors que le produit est techniquement optimal. L’équipe d’ingénieurs aurait dû s’entourer des conseils d’un anthropologue pour les aider à appréhender les attentes et valeurs de leurs usagers potentiels.

Extrait de la série Silicon Valley
Extrait de la série Silicon Valley (saison 3 / épisode 9)

Finalement, il est probable que les récentes découvertes de l’impartialité des algorithmes de l’Intelligence Artificielle (I.A.)permettent de faire avancer la cause de la nécessaire diversité des équipes dans la tech, tant en terme de mixité des genres que d’expertises. Pour rappel, Joy Buolamwini, chercheuse afro-américaine au MIT a notamment mis en évidence dans sa thèse que les algorithmes de reconnaissance faciale d’IBM, Facebook et Microsoft étaient « sexistes » et « racistes », dû notamment au fait que la manipulation des datas alimentant une I.A.  se fait quasi exclusivement à la main d’un seul type de profil : l’ingénieur blanc.

Joy Buolamwini expose ses conclusions sur l’impartialité de l’IA

Vous l’avez compris, l’industrie de la tech est en pleine transformation et de nombreux leaders prennent la parole pour affirmer que chacun peut y trouver sa place. Si vous êtes un passionné du continent africain mais aussi de la tech, pourquoi ne pas étudier l’anthropologie et vous orienter vers une start up africaine telle que Home Tractor ou vers un e-commerçant comme Jumia afin de les aider à construire des produits et services pensés pour l’utilisateur final?

Vous souhaitez aller plus loin?

Scott Hartley parle des Fuzzies (étudiants en liberal arts) et des techies (les ingénieurs)

➡️ Pour acheter le livre de Scott Hartley c’est ici: https://amzn.to/2rLVY2M


Sources:

  • https://theweek.com/articles/756056/why-silicon-valley-needs-social-theory
  • https://medium.com/@Mediauras/why-every-software-team-needs-an-anthropologist-812e66e0ecb6
  • https://hbr.org/2017/07/liberal-arts-in-the-data-age 
  • https://www.thedailybeast.com/in-a-high-tech-world-humanities-and-other-liberal-arts-are-more-essential-than-ever 
  • https://www.forbes.com/sites/georgeanders/2015/07/29/liberal-arts-degree-tech/#4f9dc45745d2 
    https://www.ladn.eu/entreprises-innovantes/nouvelles-gouvernances/silicon-valley-sociologues/?utm_source=newsletter_ladn&utm_medium=email&utm_campaign=news_ladn&utm_content=20181119