Babelio est à la fois un site web dédié à la littérature et un réseau social destiné à enregistrer des bibliothèques personnelles qui pourront ensuite être partagées et commentées par les autres utilisateurs. Guillaume Teisseire, co-fondateur de ce site se prête au jeu des questions et des réponses.

Pourquoi Babelio? Pouvez-vous revenir sur la création de cette plateforme?

Babelio a été lancé en 2007. Nous sommes trois fondateurs. L’idée vient de l’observation des communautés de lecteurs en ligne aux Etats-Unis. L’internaute lecteur pouvait cataloguer en ligne ses lectures et en discuter avec d’autres sur une même plateforme. Nous avons été heurtés aux problématiques de la langue, des goûts de lecture et la nécessité d’adaptation du produit au public français.

Nous avons fait Babelio, parce qu’on aime lire. Nous sommes avant tout des passionnés de lecture. Nous ne comptions pas vivre de cela. Le site est d’ailleurs resté artisanal pendant longtemps, avec un entretien le soir et les week-ends. En 2008, je suis passé à plein temps et tous les trois à 2010. J’ai vécu deux ans sur mes économies en attendant que ça décolle.

Nous sommes indépendants. Nous n’avons pas eu à lever des fonds. Nous ne sommes adossés ni à un libraire, ni à un éditeur, ni à un investisseur. C’est agréable.

Les chiffres de Babelio : 32000 Fans Facebook / 16200 Followers Twitter / 220000 membres / Les visiteurs / 3 millions de visiteurs uniques mensuels. Vous êtes quelque part un acteur incontournable du livre. Comment vous situez vous entre les éditeurs, les lecteurs, les critiques?

Nous ne sommes pas encore incontournables. Il existe d’autres sites. Mais nous avons l’avantage d’avoir été les premiers, les précurseurs. Le premier entrant bénéficie d’un gros avantage. Nous avons en conséquence une communauté qui est déjà active. C’est un atout considérable. Néanmoins, nous surveillons beaucoup ce qui se fait dans le domaine. Rien n’est acquis. Dans l’espace francophone, nous sommes  devant. Après, il y a un grand acteur américain qui peut décider d’investir en Europe avec des approches plus industrielles…

Nous sommes aussi très bien référencés sur Google. Quand un internaute francophone cherche un livre, il arrive rapidement sur les sites d’Amazon, de la Fnac, Google et Babelio… Nous avons l’ambition d’être l’équivalent d’un site comme Allociné pour le monde du livre.

A propos du référencement et de l’acquisition de nouveaux membres, quel est votre stratégie : Référencement naturel suffisante ou Adwords?

Nous n’achetons pas d’adwords. Le SEO est une boîte noire. Mais tout le monde tourne les boulons pour essayer de remonter en visibilité. Nous avons fait un peu n’importe quoi au début et quand Google a modifié ses paramètres, nous avons perdu près de deux tiers de notre trafic. Il nous a fallu un an et demi pour rentrer dans les bonnes grâces de Google. Depuis, nous nous employons  à suivre les orientations de Google.  Nous essayons de faire les bons élèves . Par exemple, Google nous demande d’être compatible au mobile et nous travaillons à faire évoluer notre plateforme dans ce sens. Nous nous employons aussi à avoir des bonnes plumes, à faire ressortir les meilleures critiques tout en touchant un nombre le plus large de livres.

Donc, vous visez principalement, le contenu pour vous développer?

Nous sommes un réseau social de 220000 membres. A l’échelle du web, c’est petit. En même temps, nous ne cherchons pas à recruter pour le plaisir de recruter. Nous recherchons avant tout des grands lecteurs, des passionnés de littérature. Pour s’inscrire sur Babelio, il faut avant tout être un lecteur assidu. Le recrutement se fait principalement par le bouche à oreille.

Le recrutement par les masses critiques*. Cette opération continue d’ailleurs. Quelle relation avez-vous avec vos membres? Les pique-niques, les actions humanitaires. Quel politique de l’engagement développez-vous avec les lecteurs?

Le risque pour une plateforme comme Babelio est d’être un peu désincarné et de se réduire en un déversoir à critique.  Il nous fallait sortir de quelque chose de mécanique. Avant, nous connaissions tous les membres de Babelio. Maintenant, nous avons 250 inscriptions par jour. Donc, la relation personnalisée est moins évidente.  Nous organisons des pique-niques, des rencontres littéraires avec de grands écrivains. Notre plus grande difficulté réside dans le fait que tout se passe à Paris, alors que notre communauté va jusqu’au Canada, au Maghreb, et en province. Dès qu’on sort du virtuel au physique, c’est un peu plus compliqué.

Avez-vous le même problème pour la mise en relation entre éditeurs et lecteurs de province?

Sur les opérations Masse critique, nous travaillons avec des éditeurs sur toute la France et ça marche  pas mal. Les éditeurs de province croisent des lecteurs de la Francophonie. Nous avons même eu à faire des opérations avec des éditeurs québécois.

Comment participez-vous à rendre visible des textes marginaux?

Nous,  l’équipe de Babelio, nous ne sommes pas prescripteurs. Ce sont vraiment les lecteurs qui mettent en avant les textes et qui font le site. Nous ne poussons jamais un texte nous-mêmes. Pour ce qui est de la masse critique, c’est différent. Pour la prochaine opération, nous aurons 400 titres à titre d’exemple. Mais en l’occurrence, là, ce sont les éditeurs qui font le choix de mettre en avant certains textes de leur catalogue.

Avez-vous des expériences de romans qui ont émergé grâce à la plateforme de Babelio?

Disons que c’est difficile à quantifier. Il y a des titres tels que les long sellers, ces titres qui ne bénéficient pas d’une exposition médiatique et qui progressent par un long bouche-à-oreille. Alors, nous observons le phénomène parfois sur Babelio. Nous anticipons le phénomène. Nous ne le poussons pas encore.

Le modèle économique? Quel est-il?

Il est double. J’écarte les sources annexes comme l’affiliation qui ne font pas vivre la maison.

Il y a la publicité avec des displays (bandeaux publicitaires) pour les maisons d’édition. Nous sommes vraiment sur une publicité liée à l’édition. En plus, nous avons opté sur un affichage peu récurrent par journée pour un internaute qui navigue sur Babelio. Pas de pop-up. Pas d’interstitiels. Nous avons également une newsletter.

Nous faisons aussi dans l’événementiel avec des auteurs. Nous avons enfin la masse critique qui est gratuite pour les éditeurs. Mais quand un éditeur veut pousser un livre, il y a un forfait payant pour proposer un plus grand de livres à la critique.

Le deuxième modèle est la Babelthèque. C’est un service de recommandation pour les médiathèques et bibliothèques.

Sur le Inbound marketing? Quels sont les leviers les plus pertinents sur le marketing des produits culturels africains?

Nous sommes un média du texte. Nous avons essayé sur Pinterest. En fait, nous n’avons pas grand chose à montrer sur ce type de plateforme. Les gens viennent chercher du texte sur Babelio. Donc, nous sommes sur un format austère 100% texte. Nous ne pouvons pas mettre de photo ou du gras par exemple.
Nous encourageons le bouche à oreille pour des éditeurs un peu plus singuliers. Donc, nous pouvons encourager des textes marginaux. Dans la longue traine de nos lecteurs, nous trouverons toujours des lecteurs qui pourront être intéressés et proposés des critiques sur ce type de romans.

Avez-vous des éditeurs locaux africains qui vous contactent?

Pas du tout. Mais les torts sont partagés. Des deux côtés, il y a un déficit de communication à palier. Il faut dire que l’Afrique a longtemps été le parent pauvre de notre site alors que le Québec a une activité très intense sur notre communauté.

Pour votre community manager, il y a une particularité. Il faut accompagner le lecteur pour accoucher de la critique littéraire de qualité?

Il y a la gestion de l’opération Masse critique. Il a aussi la nécessité de répondre aux questions des membres. Il organise les pique-niques et les rencontres avec les lecteurs. Il est assisté par une stagiaire dans ses travaux.

Tâche délicate car il doit accompagner des lecteurs qui vont produire des critiques…

Sur la critique, nous ne donnons pas de recommandations. La critique est entièrement libre. Quand nous avons commencé, le site était beau, mais il n’y avait pas de contributeurs. Nous avons commencé avec les blogueurs qui ont  apporté rapidement des standards de critiques assez élevés avec peu de faute. Ce sont des grands lecteurs capables de situer une oeuvre dans un corpus littéraire et d’argumenter leur point de vue. Nous avons peu de très jeunes contributeurs. Ca fait un peu naturellement. A partir de 18 ans. Pour les adolescents, ils ont tendance à se tenir à distance qualifiant, pour certains, Babelio de sites de professeurs de français. Bon, nous espérons les récupérer un peu plus tard.

Quel regard avez-vous sur le blog, sur la critique littéraire? Finalement, n’est-ce pas plus simple de  le faire sur babelio.com

Les blogs perdurent. Ils sont beaucoup moins contraignants que sur Babelio. Sur un blog, le lecteur peut parler de soi, de ses rencontres littéraires. Il y a des va-et-vients. Un des avantages de Babelio pour un blogueur, c’est aussi la visibilité et une plus grande réactivité que le site offre à ses critiques. Concernant les blogs, les mentalités ont pas mal évolué. Nous sommes passés d’un extrême à un autre. Il est important pour les blogueurs d’avoir des relations plus saines avec les éditeurs. Je n’oublie pas que Babelio s’est construit avec leurs apports.

Comment analysez-vous? L’arrivée du livre numérique? Et comment vous projetez-vous dans l’avenir?

Les opérations Masse critique, c’est du 100% papier. La majorité de nos lecteurs lisent sur ce type de format. Entre 200000 qui lisent en format papier, et 20000 en format numérique, le choix est clair pour les éditeurs.

Le deuxième point, c’est qu’en fait l’envoi de livres au format numérique, opération technique apparemment simple, s’est avéré beaucoup plus complexe dans l’accompagnement de certains lecteurs quant à la réception des fichiers numériques.

A propos de l’avenir, nous nous projetons sur une version espagnole de la plateforme Babelio. Il y a là un bassin important de lecteurs dans ce domaine. La priorité reste pour l’instant la réalisation de la nouvelle version du site qui soit compatible avec les mobiles…

Guillaume Teisseire, merci !

Merci à vous.