Les applications digitales favorisent-elles la transparence alimentaire?

Au cours de ces 10 dernières années, nous constatons une perte de confiance dans le secteur de l’agroalimentaire. Seuls 37% des Français font aujourd’hui confiance aux grandes marques. Ils veulent être mieux informés et exigent plus de transparence.

Pour répondre a ce besoin et clarifier les informations contenues dans les étiquettes alimentaires, un certain nombre d’applications digitales sont apparues, tel Yuka née en 2017.  Ces plateformes donnent au consommateur un cadre pour évaluer la qualité alimentaire des produits et ont pu créer des surprises quant à leur résultat.

Comment fonctionnent-elles et quelles sont leurs limites ? Comment  revolutionnent-elles le secteur ?

 

La quête vers plus de transparence alimentaire

Une perte de confiance

Si auparavant les consommateurs faisaient aveuglement confiance aux marques qu’ils avaient l’habitude de consommer, sans veiller à la composition des produits, ni l’origine des ingrédients, ce n’est aujourd’hui plus le cas.

Déjà en 2013,  une étude Ipsos “Les Français et la confiance alimentaire” (1) montrait que l’ensemble des acteurs du secteur alimentaire avait perdu en réassurance et en crédibilité et qu’une grande majorité des personnes interrogées (59%) se posaient des questions sur les ingrédients que contiennent les produits alimentaires. Les consommateurs déclaraient déjà lors de cette étude avoir du mal à comprendre l’information fournie concernant la composition et l’origine des produits.

Selon un étude plus récente de OpinionWay pour Food camp d’octobre 2018 (2), seulement 37% des Français font confiance aux grandes marques de l’alimentation, le niveau de confiance étant bien plus élevé pour les produits alimentaires des petits producteurs, ceux garantis d’origine française ou ceux affichant un label de qualité.

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Etude Opinionway pour Foodcamp : « Les Français et les produits alimentaires »

Ce manque de confiance dans les marques a été provoqué en partie par le nombre de scandales alimentaires survenus ces 20 dernières années (3) tels que la maladie de la vache folle en 1996,  le poulet aux Dioxines en 1999, les lasagnes pur bœuf à la viande de cheval début 2013, les œufs contaminés au Fipronil en Août 2017 ou le lait pour enfant Lactalis contaminé aux salmonelles en Décembre 2017, pour n’en citer que quelques-uns.  

Des consommateurs plus exigeants

Aujourd’hui les Français sont bien plus attentifs à ce qu’ils mangent. Selon une étude Ipsos 2016 (4)  : 71% des Français déclarent consommer de plus en plus des produits bons pour la santé, des produits régionaux ou vendus en circuit court (70%) et ils n’hésitent pas à écarter de leur régime alimentaire certains aliments. 64% l’ont fait en raison de la présence d’additifs, 63% en raison de la teneur en sucre, sel ou matière grasse.

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Source : Statista 2019

 

La transparence alimentaire est de nos jours  exigée par l’ensemble des consommateurs.

L'importance de la transparence alimentaire

grocerydive.com

De même une étude Kantar de 2019 (5)  , montre que 71% des Français attendent des marques qu’elles communiquent et agissent en toute transparence. 

“ Cette étude sur la confiance souligne une exigence toujours plus forte que les marques soient porteuses de sens et de plus d’engagement par rapport à leurs promesses. Pour les entreprises qui les commercialisent cela implique un vrai centrage/recentrage sur les attentes des clients / consommateurs”dit Laurent Guillaume directeur du Groupe Kantar en France

De même 49% des millenials ont delaissé une marque ces douze derniers mois à cause d’un manque d’éthique. 

“Tous les signaux le montrent : la recherche de transparence excède la simple cible des jeunes : nous sommes tous des millenials” dit Laeticia Faure fondatrice de Urban Sublime

 

Les applications mobiles : la transparence alimentaire par les données

Mais alors que les consommateurs exigent plus de transparence alimentaire, ils se trouvent confrontés au défi d’essayer de comprendre les informations nutritionnelles figurant sur les étiquettes  : protéines, graisses saturées, diphosphate disodique, E471 etc…. difficile de s’y retrouver !

L’effet Yuka 

En Janvier 2017 un groupe de jeunes (les frères François et Benoît Martinet et leur amie Julie Chapon), lance l’application Yuka. 

« L’idée est venue” commente Julie Chapon “ de  Benoît, père de trois enfants, Il avait acheté un livre qui classait les bons et les mauvais produits, mais il s’est dit : ‘Je ne vais pas aller faire mes courses avec un livre sous le bras’. Nous avons donc voulu faire une version digitale de ce livre. » 

Avec sa sympathique carotte en guise de mascotte, l’application analyse les étiquettes alimentaires et évalue leur impact sur la santé favorisant ainsi la transparence alimentaire. Elle pallie  à la lente implantation du Nutri-score, un système d’étiquettage basé sur 5 couleurs destiné à faciliter la tâche des consommateurs, mis en place dans le cadre du programme National Nutrition Santé mais qui a par la suite été  rendu facultatif du fait de la pression des lobbies de l’industrie alimentaire.

Comment fonctionne Yuka?

Une fois l’application téléchargée sur smartphone ou IOS, le consommateur peut commencer à scanner le code- barres des produits. Chaque article est noté sur 100 en fonction de sa qualité nutritionnelle (60% de la note), de la présence d’additifs nocifs ( 30% de la note) et de la dimension bio (10% de la note). La note est accompagnée d’un code couleur : vert pour excellent et bon (de 50 à 100), orange pour médiocre (25 à 50 sur 100), rouge pour mauvais (en dessous de 25).

Pour qualifier la qualité nutritionnelle (60% de la note) Yuka se base sur le système du Nutri-score. Celui-ci pondère  2 dimensions : les composants défavorables d’un produit dont l’excès est mauvais pour la santé comme les calories, le sucre, le sodium ou les graisses saturées et les  composants favorables comme les fruits, légumes, légumineuses, noix, colza, huile d’olive, protéines et fibres qui sont considérés bons pour la santé 

En ce qui concerne les additifs (30% de la note), Yuka base son analyse sur les études scientifiques publiées à ce jour comme les rapports de l’ EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments), l’ANSES (Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) ou encore le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer).Chaque additif se voit affecter un niveau de risque : sans risque (pastille verte), risque limité (pastille jaune), risque modéré (pastille orange) ou risque élevé (pastille route).

Finalement pour la dimension bio (10% de la note) Yuka  tient en compte la présence ou non du label bio français (AB) et/ou du label bio européen (Eurofeuille)

Video “Connaissez-vous Yuka”

 

Et les surprises sont nombreuses car des produits positionnés comme sains tels certaines céréales pour le petit déjeuner, des jus de fruit bio ou des biscuits riches en céréales se voient attribuer des notes médiocres, voire mauvaises.

 

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Note Yuka : Fitness Céréale Chocolat

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Note Yuka Jus de Pomme Bio

 

Yuka aujourd’hui compte plus de 12 Mio d’utilisateurs et 600 000 produits référencés. C’est une start up totalement indépendante qui ne fait pas de publicité et n’est influencée par aucune marque ou fabricant. Ses fonctions de base sont en libre accès. Elle se remunère grace à un programme nutrition qui est proposé sur le site, les contributions financières des utilisateurs et la possibilité dans un futur proche de monétiser l’application en développant un mode Premium qui donnerait accès à des fonctionnalités supplémentaires.

« Idéalement, j’aimerais que l’application n’existe plus car l’industrie alimentaire et cosmétique aura fait le nécessaire pour établir de bonnes recettes. J’aimerais que plus personne n’ait besoin de scanner. Mais je doute que cela se réalise d’ici dix ans. » dit Julie Chapon

Si Yuka est l’application la plus connue et  utilisée pour favoriser la transparence alimentaire, d’autres applications ont été lancées. 

Les autres applications

Y’a quoi dedans? :  est une application lancée en Septembre 2018 par les “Magasins U” qui comme Yuka analyse les ingrédients et les additifs présents dans nos aliments. Elle permet aux utilisateurs de créer un filtre afin que les produits qui contiennent des ingrédients qu’ils veulent éviter ne leur soient plus proposés. Cependant cette application est critiquée car jugée par certains comme partiale du fait de son appartenance à Système U qui vend un certain nombre des produits contenus dans la base de données.

Open Food facts :  est une application qui répertorie plus de 500 000 produits contenus dans la base de données collaborative du projet citoyen Open Food Facts. Les données sont par conséquence fournies par les usagers ce qui constitue un des avantages de cette application mais aussi un de ses inconvénients car des erreurs peuvent surgir.

Buy or not : est une application lancée fin 2018 par l’association Boycott qui analyse la qualité nutritionnelle et la présence d’additifs mais qui décrypte également l’impact du produit sur l’environnement et sa dimension éthique afin de permettre aux consommateurs de “consommer plus sain et plus responsable”

Kwalito : se différencie des autres applications car elle permet à l’utilisateur de définir en amont le type de régime recherché (par exemple sans gluten, ou sans additifs toxiques) et elle lui indique par la suite si le produit lui convient ou non.

Les limites de ces plateformes

Cependant ces plateformes pourraient encore être améliorées.

Les principales critiques formulées à leur encontre sont les suivantes : 

L’effet des additifs sur la santé n’a pas encore été demontré scientifiquement

Aujourd’hui on ne peut pas encore confirmer si tel ou tel additif est dangereux pour l’homme. La science ne sait pas encore s’ils sont responsables de maladies chroniques.  Yuka a choisi d’appliquer le principe de précaution.

L’analyse porte sur une quantité de 100g

Les produits comme par exemple le chocolat ou le beurre sont immédiatement considérés comme médiocres ou mauvais alors qu’ils ne sont jamais consommés dans ces quantités.

L’evaluation Bio est imparfaite

L’analyse Bio qui repose sur des labels français et européen est encore superficielle étant donné que ces labels ne prennent pas en compte le coût environnemental du produit.

Les alternatives proposées ne sont pas toujours viables

Les produits proposés comme alternatives sont parfois assez éloignés du produit épinglé tant au niveau goût, consistance etc. 

La synergie entre les différents éléments qui composent un aliment ne sont pas prises en compte

Un aliment ne peut pas être évalué, selon Charles Antoine Winter, nutritionniste de l’institut de l’alimentation Bio, uniquement à partir des différents éléments qui le composent mais par sa composition dans son ensemble. Par exemple l’huile de foie de morue est très mal notée dans l’application Yuka car contenant trop de graisses alors que dans son ensemble et compte tenu de son contenu en Omega 3, c’est un produit très bon pour la santé.

Le taux de transformation des aliments n’est pas pris en compte

Un aliment peut avoir subi un certain nombre de transformations qui vont dégrader sa qualité nutritionnelle et ceci n’est pas pris en compte par l’application. En effet de la poudre d’œuf, par exemple, n’a pas la même qualité nutritionnelle qu’un œuf frais. 

Des bases de données qui reposent sur les inputs des internautes

Les algorithmes marchent grâce à une base de donnée immense qui est obtenue par la contribution des internautes. Or des erreurs peuvent survenir au moment de la saisie des informations et celles-ci altèrent la qualité de l’analyse.  

 

La réponse de l’industrie alimentaire : vers plus de transparence alimentaire?

Même si ces plateformes ne sont pas encore parfaites, elles sont définitivement en train de faire bouger le monde de l’agro-alimentaire, de forcer les industriels à reformuler leurs marques phares et à répondre ainsi au besoin de transparence alimentaire.

« Nous sommes fiers d’avoir réussi à faire bouger les codes. Nous voyons beaucoup de recettes qui changent, de grandes marques modifier leurs gammes… Je pense par exemple aux nitrites dans le jambon. Certaines grandes entreprises nous donnent directement accès à leurs données car elles ont compris que les consommateurs veulent de la transparence. » commente Julie Chapon

Une des marques les plus importantes de l’industrie agro-alimentaire française : Herta,  offre maintenant des références du jambon “Le Bon Paris” sans Nitrites, un additif très mal évalué par Yuka qui présente, selon l’application  un risque élevé favorisant l’apparition de cancer.

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Note Yuka : Herta avec Nitrites

 

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Note Yuka Herta sans Nitrites

 

“Le Bon Paris” sans nitrites, obtient un score de 69/100 étant considéré comme Bon sans aucun additif à éviter.

Les céréales Nestlé pour le petit déjeuner sont aussi un bon exemple de changement positif. 

Nestlé Céréales est le premier acteur national à avoir lancé en septembre 2018 des céréales bio pour enfants avec les marques Chocapic, Nesquik et Cheerios suivies de Lion en avril 2019. Et depuis mai 2019, ils ont aussi lancé deux références de céréales adultes Fitness Bio.

 “Notre ambition est de démocratiser le Bio dans les céréales” dit Nicolas Delteil, Directeur Général de Nestlé Céréales France

Et effectivement, les céréales Nestlé Bio se voient attribuer de meilleurs scores dans  Yuka. Nesquik Bio obtient ainsi un score excellent par rapport à Nesquik non Bio qui était noté « Bon » et Lion considéré comme « médiocre » obtient avec la référence Bio un score « Bon » en gardant les mêmes niveaux de sucre et de calories.

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Note Yuka : Nesquik Céreale non Bio

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Note Yuka Nesquik Céréale Bio

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Note Yuka : Lion Céreale

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Note Yuka Lion Céréale Bio

 

Et les résultats sont là. La gamme Nestlé Céréales Bio détient déjà 12% de part de marché des céréales bio et selon Nicolas Delteil, ils ont contribué à amener 60 000 nouveaux acheteurs à la catégorie.

Un autre exemple intéressant est celui des soupes Liebig du groupe Continental Foods. 

En 2018, le fabricant développe toute une nouvelle gamme de soupes garantie 100% d’ingrédients naturels et qui, dans Yuka, obtiennent un score excellent grâce notamment à leur pourcentage élevé de légumes.

Ils développent même une campagne de publicité originale  pour remercier les consommateurs de les avoir aidés à “faire grandir leurs soupes”! .

Video Liebig “Merci d’avoir fait grandir nos soupes”

Conclusion

Aujourd’hui les consommateurs attendent des marques et des entreprises qu’elles soient responsables et transparentes car ils ont perdu confiance. Les applications mobiles comme Yuka ont surgi pour répondre à ces attentes et sont désormais utilisées comme des boussoles pour rendre les informations contenues dans les étiquettes plus compréhensibles et mieux orienter les choix.

Les acteurs de l’agroalimentaire vont devoir se réinventer pour survivre et  pour récupérer la confiance perdue. 

Il n’est plus possible actuellement de positionner des marques dans l’univers santé et bien-être sans tenir compte de la façon dont les produits vont être évalués par les applications. Il va falloir être plus exigeant : réduire les mauvais composants (sucre, sel, graisses saturées, additifs nocifs) tout en gardant le goût et en étant compétitif au niveau du prix. Le défi est loin d’être facile pour les fabricants.

D’autant plus que face à des consommateurs chaque fois plus exigeants et attentifs, les marques vont devoir non seulement être plus transparentes et authentiques mais aussi porteuses de sens et d’engagement par rapport à leurs promesses. 

Le travail de recentrage des acteurs de l’agro-alimentaire ne fait que commencer.

Pour en savoir plus, lisez l’article de Karine Corea #MBAMCI « Blockchain et expérience client : transparence et sécurité alimentaire »

 

Sources