« COORDONNER !! »  vient de paraître, et c’est un ouvrage essentiel

La publication de l’ouvrage Co-ordonner !!, un manifeste humaniste face au déluge numérique de Richard Veneau (Nouveau Monde Editions, 2018) est l’occasion d’une réflexion sur la différence entre « Coordonnées » et  « Données ». De cette distinction, non prise en compte par le RGPD, peut naître la possibilité d’une action humaniste qui s’appuie à la fois sur les techniques modernes et sur la mobilisation des initiatives individuelles.

Coordonnées humaines vs données personnelles

Une confusion fréquente entre données et coordonnées

Adresse postale

Données ou coordonnées

On confond facilement données et coordonnées. Les deux mots sont usuellement utilisés l’un à la place de l’autre. Par exemple, un annuaire d’adresses postales dans un département devient souvent un relevé des données départementales, alors qu’il s’agit de coordonnées géographiques.

Or il est utile de se pencher aujourd’hui sur la distinction exacte qui existe entre les deux notions. C’est ce que propose l’ouvrage « Co-ordonner !!, un manifeste humaniste face au déluge numérique » de Richard Veneau.

 La donnée, c’est donné ?

Pas un article sur le monde digital sans le terme de « données ». Un usage quotidien en est fait, l’associant aux informations disponibles sur les êtres humains et leurs modes de consommation, de pensée ou d’interaction.

Le postulat d’origine du livre de Richard Veneau est que la donnée humaine est la sœur du don. Elle est une caractéristique personnelle, intime et injuste.  Un don, c’est talent que l’on reçoit sans y être pour rien. Etre doué ? C’est avoir reçu une grâce que l’on n’a pas demandée.

La donnée humaine est composée de paramètres qui échappent à la volonté. L’ADN, la taille, le genre, la couleur des yeux, de la peau ou des cheveux, la sensibilité ou la résistance à certaines pathologies sont des données qui caractérisent un individu sans qu’il n’ait de prise à leur endroit.

La coordonnée, le contraire d’une donnée ?

A lire l’ouvrage de Richard Veneau, la coordonnée apparaît dans sa nature comme le contraire de la donnée :

  • La donnée est ce qui est donné, une fois pour toute, à chaque individu.
  • La coordonnée, elle, est ce qui évolue avec ce même individu au fil de sa vie. La coordonnée n’est jamais définitivement donnée. 

On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les données qui nous habillent.

Dès son origine, la coordonnée est un concept fluide. Définir ses coordonnées, en mer, c’était préciser sa position en longitude et en latitude, à savoir se définir dans un référentiel reconnu par tous les territoires riverains.

Demain, donner ses coordonnées dans l’espace répondra au même principe que les conventions maritimes.

Se co-ordonner c’est s’ordonner ensemble. La coordonnée, c’est toujours l’individu qui accepte son rapport aux autres, à un moment de son chemin.

 

Detail GIF - Find & Share on GIPHY

 

Les enjeux à venir des Coordonnées humaines

Richard Veneau considère comme indispensable pour la liberté humaine que les individus restent maîtres de leurs coordonnées. Il le dit très nettement :

Si les individus ne participent pas eux-mêmes à la définition de celle-ci alors le co de coordonnées disparaîtra et il ne restera plus qu’une société dans laquelle tout sera ordonné à ceux qui la composeront. Un ordre qui deviendra, insidieusement, sans cesse plus brutal.

La coordonnée 2.0

Déjà transitoire par nature, la coordonnée est désormais multiple.

Pour ceux nés avant l’an 2000, l’essentiel des coordonnées étaient géographiques ou téléphoniques. Dans le monde des Millénials, l’apparition du web et des réseaux sociaux a fait évoluer les possibilités de coordonnées. Désormais, au-delà du lieu d’habitation et de la ligne téléphonique principale, est apparue une multitude d’adresses annexes.

Coordonnées, des référentiels multiples

Web, réseaux sociaux

 

Le grand défi de la coordonnée 2.0 réside dans le nombre exponentiel des référentiels possibles. Il ne s’agit plus simplement de s’ordonner dans un cadre commun, mais aussi de synchroniser ces ordonnancements multiples (différents mails, comptes de réseaux sociaux, numéros de mobiles, etc.).

 

Quelle coordination pour les coordonnées de demain ?

L’ouvrage appelle à ne pas se mentir : dans le champ actuel, aucune entreprise privée n’a intérêt à ce qu’une coordination générale se mette en place. L’objectif d’un réseau social est d’augmenter le nombre de ses abonnés et d’assécher la source de ses concurrents. Il en est de même pour les opérateurs téléphoniques et informatiques.

Coordination et esprit de compétition font mauvais ménage, ce qui n’est d’ailleurs pas une découverte depuis Tocqueville, qui concluait à la nécessité de mécanismes de régulation.

Richard Veneau tire toutefois la sonnette d’alarme :

Nous ne pouvons pas attendre qu’un régulateur veuille bien se mettre en place pour assurer la liberté individuelle suffisante à la coordination des coordonnées. Or, en l’absence de ce régulateur, le risque est fort que cette liberté disparaisse. Et que, sans liberté individuelle, la coordonnée commence à être un outil de marquage entre les mains d’une dictature sociale.

L’appel à une entité humaine et responsable des coordonnées

C’est l’enjeu de ce manifeste. À défaut d’un régulateur hypothétique, il faut redonner aux individus les moyens de contrôler, de réunir, de partager, de protéger leurs propres coordonnées.

Il est temps de confier les coordonnées humaines à une entité collectivement responsable, et animée par les individus eux-mêmes.

Par ailleurs, l’ouvrage insiste sur l’efficacité de conserver une réelle gratuité aux coordonnées : le meilleur moyen pour se préserver contre le vol, c’est le don. La gratuité, c’est la sécurité absolue dans un monde marchand.

Là-aussi, le propos est réitéré avec force :

Nul  ne doit être empêché(e), y compris monétairement, d’inscrire, de modifier ou d’effacer une coordonnée qui le concerne. Tout péage à cette liberté serait un biais, une brèche par laquelle la monétarisation des coordonnées essaierait d’infiltrer le système.

 

Vers un concept de laïcité numérique

Les actuelles liturgies digitales

Les réseaux sociaux nous ont fait prendre l’habitude de commenter favorablement ou négativement, ironiquement ou gravement toute indication nous parvenant.

Il est même devenu difficile de recevoir la moindre information sans se sentir obligé d’y réagir aussitôt.

Happy Social Media GIF by Yevbel - Find & Share on GIPHY

 

Le big data est né de cette évolution. La logique du commentaire et de l’appréciation permanente ont permis de nourrir des bases de données, donnant des indications précises sur les goûts et les affinités de tout un chacun. Ces bases ont précisément construit un modèle où les données récoltées cernent par avance les attentes d’individus consommateurs.

Une laïcité humaniste

Le projet humaniste, porté par l’ouvrage de Richard Veneau, propose d’épargner cette évolution à la coordonnée humaine. Pour y parvenir, il faut être strict dit-il : l’entité qui préservera les coordonnées humaines ne devra autoriser aucun commentaire, ni génuflexion, ni croisade, ni revanche, ni fatwa. C’est cela, ce qu’il appelle la nouvelle laïcité numérique.

C’est une laïcité qui va au-delà de la neutralité confessionnelle. C’est un refus du culte de la réaction instantanée.

La laïcité est une liberté avant d’être un interdit

Pour rester libres, les coordonnées doivent être à l’abri de tout commentaire – même positif – sur elles-mêmes.

 

Une arche numérique pour les coordonnées

Darren Aronofsky GIF - Find & Share on GIPHY

 

Pour illustrer son propos, Richard Veneau imagine un interlocuteur : Claude Dee Zhawe-Quarta. Et l’invite à imaginer une nouvelle arche de Noé pour les coordonnées humaines.

Cela donne de passages savoureux et vivants, à la manière des Lettres Persanes de Montesquieu:

« Vous avez un nom un peu compliqué, Claude. C’est lui qui vous a permis d’entrer des adresses très imaginatives et très différentes (sur un serveur appelé au hasard provider.com , cela peut-être: claude-dee@provider.com; cdz-q@provider.com, etc.. Il va de soi que nul ne saurait émettre une opinion sur l’origine de votre nom ou la singularité de ces adresses. Vous déménagez ? Nous n’avons pas à aimer cette relocalisation, ni du reste à la critiquer.

 L’arche sur laquelle nous proposons de sauver la notion de coordonnées humaines ne prend pas les opinions à bord. C’est une arche d’une laïcité radicale : les coordonnées recueillies ne seront en aucun cas ouvertes ni aux commentaires, ni aux appréciations, ni à la valorisation, ni au dénigrement, ni à la dévotion évangélique, ni à la vindicte liturgique. »

Au total, il s’agit d’une arche sans foi, mais avec des lois. L’une d’entre elles consiste interdire tout graffiti numérique sur la porte des voisins.

C’est cela, cette laïcité numérique, qui est présentée comme une condition de survie pour les coordonnées individuelles à l’âge digital.

C’est une idée simple et neuve. Peut-être le début d’un projet citoyen.

Sources:

Coordonner !! Manifeste humaniste face au déluge numérique, Richard Veneau, Editions Nouveau Monde 2018

Tocqueville, Les fondements philosophiques du libéralisme

Cinq siècles de pensée française, Sciences Humaines

Victor Hugo: L’utopie, c’est l’avenir qui s’efforce de naître. La routine, c’est le passé qui s’obstine à vivre.

Discours d’Aristide BRIAND, rapporteur du projet de loi – discours prononcé lors de la séance du 3 juillet 1905, juste avant le vote de la loi.

Montesquieu, Lettres persanes