Après plusieurs décennies de vinyles et autres CD, compression et dématérialisation ont véritablement bousculé le monde de la musique. Mais le système reste critiquable. La Blockchain peut-elle constituer la prochaine révolution de l’industrie musicale ?

Vous vous demandez sûrement quel est le rapport entre la Blockchain, la dernière technologie sur toutes les lèvres, et la musique ? Pas évident pour qui se souvient des relations orageuses entre les premières plateformes de téléchargement et les maisons de disques, et du conservatisme de celles-ci.
Un conservatisme que Stan CORNYN a résumé ainsi :

Dans la course à l’adoption de nouvelles technologies, l’industrie de la musique a historiquement fini juste devant les Amish.
Stan CORNYN – Warner Music Group

Pas évident, disais-je, et pourtant …

COMMENÇONS PAR UN PEU D’HISTOIRE …

Pour comprendre de quoi l’on parle, il faut savoir d’où l’on vient.
Nous sommes en mars 1998: le film Titanic est couronné 11 fois aux Oscars et  l’équipe de France de Football se prépare à écrire les plus belles heures de son histoire.

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Le fabricant coréen Saehan lance le premier lecteur MP3: le MPMan. Capable de stocker 8 chansons, ce baladeur est vivement critiqué par la presse spécialisée.

Quelques années plus tard, en octobre 2001, Apple lance le premier IPod, avec lequel on peut « mettre 1000 chansons dans sa poche ».
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Une RE-VO-LU-TION (une de plus pour l’industrie musicale) !

Nouveaux formats et nouvelles technologies entrent en collision avec une industrie musicale trop occupée à maintenir les niveaux de rentabilité générés par le CD. Les plateformes de streaming musical enfonceront le clou.

Car, désormais, la bascule est faite : on ne détient plus une œuvre musicale, on y accède.
En France, fin 2016, le marché de la musique en téléchargement payant représentait 41% du marché de la musique, en progression de 37%.
Si le bénéfice est notable pour le consommateur (en dehors de tout débat entre qualité sonore et mobilité), ce nouveau mode de consommation est une complexité supplémentaire pour les artistes, et plus généralement pour l’ensemble des créateurs de contenu.

Basés sur le modèle du disque physique, les revenus liés à l’exploitation d’une œuvre sont répartis entre les acteurs traditionnels de l’industrie musicale (distributeur, label, éditeur, artiste, producteur, …), auxquels sont venus s’ajouter les distributeurs numériques et autres plateformes de streaming.

Souvent lent et parfois inéquitable, le système se révèle assez opaque. Et l’artiste est souvent le laissé-pour-compte.

La question est posée : après la copie et le piratage, la commercialisation des sonneries téléphoniques, le téléchargement sur le modèle iTunes ou, dernièrement, le streaming des plateformes Spotify ou Deezer, la blockchain constitue t-elle la 5ème révolution numérique de l’industrie musicale ?

Selon l’étude Blockchain Partners , elle offre d’immenses perspectives.

DE NOUVELLES PERSPECTIVES EN TERME DE RÉFÉRENTIEL COMMUN

Par nature sécurisée, consensuelle et irréversible, la Blockchain est avant tout une base de données géante sur laquelle on réunit et échange des informations.

Ainsi stocké, l’ensemble des métadonnées propres à chaque titre musical se trouverait sécurisé, tout en étant accessible à tous les ayant-droits.

C’est dans cette optique que la SACEM s’est alliée à ses alter-egos américain (l’ASCAP) et britannique (PRS for Music) en utilisant la technologie Blockchain privée Hyperledger d’IBM.

Et dont voici le retour positif d’expérience : un modèle mondial, collaboratif et uniformisé, adaptable et décentralisé.

Toujours selon Blockchain Partner, cette base de données faciliterait la mise en relation entre les ayant-droits et ceux désireux d’obtenir une licence d’utilisation.

DE NOUVELLES PERSPECTIVES EN TERME DE GESTION DES DROITS D’AUTEUR

Là encore, prenons le temps de poser les bases : au début des années 2000, le « peer-to-peer » (système d’échange de fichiers sans passer par l’intermédiaire d’un serveur central de stockage) installe l’idée de gratuité des œuvres musicales. Les sites mp3.com ou Napster permettent l’échange d’œuvres sans qu’aucun acteur de l’industrie musicale ne soit rémunéré.

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Les conséquences sont considérables : le chiffre d’affaires mondial de l’industrie musicale est divisé par 2 entre 2003 et 2013.
L’essor du streaming musical (dans lequel les maisons de disques ont investi), avec abonnement ou financé par la publicité, a permis de relancer cette industrie. Mais la situation n’est pas parfaite.

Ainsi, les détenteurs de droits sont tous (et toujours) confrontés aux mêmes problématiques :

  • la rémunération peu satisfaisante des artistes ou interprètes (voir l’article d’Alain BENSOUSSAN pour une approche très concrète du sujet)
  • des délais exagérément longs entre l’utilisation d’une œuvre musicale et le versement des droits d’auteur

La blockchain offre un début de solution.
La technologie permet d’effectuer et de tracer des échanges, mais elle permet également d’exécuter automatiquement des contrats, dit « smart contracts ».

« Le smart contract se définit comme un programme contrôlant directement des actifs numériques ». Vitalik BUTERIN –  développeur senior à l’origine de la blockchain Ethereum

Dans le cas de l’industrie musicale, les ayant-droits pourraient définir préalablement l’ensemble des conditions d’utilisation (licences ou autorisations d’exploitation) d’une œuvre musicale, ainsi que les conditions de rémunération de chacune des parties. Dès l’instant où une condition préétablie serait validée, le « smart contract » l’exécuterait automatiquement.
En couplant cette technologie avec un système de paiement, cela permettrait aux artistes et plus généralement aux créateurs de contenu d’être rémunérés (en crypto-monnaie) en toute transparence, selon des conditions validées par tous, et de façon quasi instantanée.

LA BLOCKCHAIN PROMEUT UN MODÈLE « ARTIST-CENTRIC »

Si le streaming musical a permis de renouer avec la croissance, il n’a fait que maintenir (voire accentuer) le rapport de force entre artistes et labels. A l’inverse, la Blockchain a le potentiel pour renverser les barrières héritées de l’industrie traditionnelle, en remettant les créations et les choix de l’artiste au cœur du système.

Le potentiel est tel que les acteurs du streaming se positionnent sur le sujet.

Les projets de « désintermédiation dans la distribution des contenus » se multiplient : bittunes et ujomusic (avec une offre plus ou moins développée reprenant distribution, gestion des droits, contractualisation et paiement), ou bien dot blockchain music (qui développe un « substitut » au format mp3, le format .bc incluant fichiers media, métadonnées et contrats).

Pour autant les initiatives restent marginales, les artistes n’étant pas, pour la plupart, « blockchain ready ». Et les interrogations restent nombreuses.
Ryo Takahashi, du cabinet de conseil McKinsey & Company, liste les challenges qui se dressent pour dépasser le stade embryonnaire :

  • la capacité des artistes à faire bouger le statu-quo des distributeurs et des labels
  • la promotion des artistes, et donc le rôle des intermédiaires
  • le « storage » des créations artistiques
  • la méthodologie de micro-dosage et de micro-monétisation
  • les cadres légaux de la propriété intellectuelle, notamment en cas de non-respect des « smart contracts »
  • les questions de gouvernance et autorisations dans le cas de blockchains privées.

EN CONCLUSION

Nous n’en sommes encore qu’au début, et s’il est trop tôt pour affirmer que la Blockchain va révolutionner l’industrie musicale, cette technologie porte en elle de grandes promesses pour les artistes. Comme dans d’autres domaines, le consommateur détient la réponse : est-il prêt à « renoncer » à un abonnement à moindre coût lui permettant d’accéder à des millions de titres pour promouvoir un système plus juste ?
En attendant, le potentiel disruptif de la Blockchain est réel. Mais il reste un long chemin à parcourir.


Pour mieux comprendre les problématiques liées au streaming :

Si le sujet vous a intéressé, découvrez le forum music2020.org

Si vous souhaitez comprendre l’impact de la blockchain sur l’ensemble des industries culturelles, je vous recommande l’excellent article de Jérôme PONS.

 

 

 

 

A l’inverse, si vous souhaitez lire un point de vue complètement contraire.

Enfin, pour en savoir plus sur les « dérivés » de la blockchain, je vous invite à consulter l’article de Marc COHEN sur les crypto-monnaies et les ICO.


Sources

      • https://blockchainpartner.fr/etude-blockchain-musique
      • http://www.leparisien.fr/economie/interactif-l-industrie-musicale-renoue-avec-la-croissance-grace-au-streaming-28-02-2017-6719625.php
      • https://societe.sacem.fr/actualites/innovation/blockchain–la-sacem-ascap-et-prs-for-music-sallient-pour-une-meilleure-identification-des-oeuvres
      • https://www.alain-bensoussan.com/avocats/technologie-blockchain-avenir-musique/2016/09/23/)
      • http://www.lemagit.fr/conseil/Blockchain-quest-ce-quun-Smart-Contract-et-a-quoi-ca-sert.
      • https://www.inaglobal.fr/numerique/article/la-blockchain-une-revolution-pour-les-industries-culturelles-9579
      • https://siecledigital.fr/2017/05/10/spotify-va-utiliser-la-blockchain-pour-gerer-les-droits-dauteurs
      • https://www.mckinsey.com/industries/media-and-entertainment/our-insights/how-can-creative-industries-benefit-from-blockchain
      • http://www.lemagit.fr/definition/Metadonnees
      • http://www.lemagit.fr/etude/La-Sacem-teste-la-blockchain
      • http://www.hypebot.com/hypebot/2017/11/contrary-to-predictions-blockchain-not-the-future-of-the-music-industry.html