C’est le week-end, il est 15h et c’est l’heure de notre petite séance de culture à domicile. On s’installe bien confortablement dans notre canapé et on décide en famille de quelle exposition on va regarder. De la même manière que l’on choisirait un film sur Netflix, on perd 15 min à parcourir le catalogue. On est pas d’accord évidement, mais on fini par écouter le choix de notre fils de 6 ans. C’est parti, on enfile chacun notre casque de Réalité virtuelle, et nous voilà plongé au coeur des mystères de l’Egypte.

Bon ok c’est pas vrai mais on y arrive à grand pas!

À l’ère du tout numérique et de l’accès gratuit et illimité à l’information, est-il encore utile de se déplacer dans un musée? Ou est-ce que la seule raison de s’y rendre c’est de pouvoir espérer vivre une expérience sensorielle inédite  grâce aux nouvelles technologies?

Autrefois on allait au musée pour admirer des oeuvres ou des sculptures,  aujourd’hui on y va pour voir une exposition, en d’autre terme, quelque chose de surprenant.

L’exposition, c’est le média privilégié dont s’emparent les musées pour devenir des institutions culturelles davantage intégrées dans la société de consommation et de loisirs. La tyrannie de l’exposition signe l’irrésistible irruption de la communication dans le monde des musées.

Les musées sont-ils condamnés à séduire? Daniel Jacobi

 

En considérant la culture comme un médias, une question centrale a été introduite dans la vie des musées: les institutions muséales et patrimoniales sont-elles condamnées à une quête effrénée de reconnaissance et d’ouverture aux publics ?

L’exposition rythme désormais la vie des musées

Le musée se base désormais sur un fonctionnement de renouvellement qui correspond à l’économie de tous médias. L’exposition à peine finie que l’on travaille déjà sur la prochaine. L’annonce de la nouvelle exposition prend des airs de campagne de communication avec un certain côté mondain, inauguration, publicité, affiches sur les vitrines des commerçants, affiches dans les couloirs du métro… A croire que l’on ne se déplacerait plus pour l’exposition permanente. Autrefois, la qualité des fonds et la réputation du musée suffisait à assurer l’attractivité du musée.

Aujourd’hui, son audience dépend de sa réputation et de sa faculté à se renouveler et innover.

Les établissements culturels sont à l’image des compétitions sportives, classées dans des divisions différentes, avec d’un côté les grands équipement nationaux et parisiens accueillant les visiteurs par millions et de l’autre, les petits établissements régionaux n’accueillant que 20 000 visiteurs par an. Entre les deux, certains petits groupes passent la barre des 300 000 visiteurs à l’année.

Alors certes, l’économie du musée n’est pas dépendant pour sa survie du nombre de billets vendus, néanmoins, il est de plus en plus habituel de chercher à comprendre les raisons d’une baisse ou non de la fréquentation.

La nouvelle unité de mesure pour qualifier une exposition ne serait-elle pas le millier de visiteur?

La mutation des usages de la société, imposent de nouvelles exigences et un impératif de compétitivité de la part des musées afin de réussir à toucher toujours plus de visiteurs. 

Il est primordial de se renouveler, dialoguer, s’ouvrir, créer des partenariats. Et cela est d’autant plus complexe que l’on s’adresse désormais à un public plus vaste, et donc d’une catégorie qui ne faisait pas partie  à la base de sa cible naturelle.

 

Alors, prêt à tout pour attirer notre attention?

Comment?

En créant des expériences singulières, immersives et interactives pour les spectateurs.  

Une tendance à « l’Expotainement » (exposition et entertainement)

Certains musées surfent sur la tendance, en créant un environnement propice au selfie.

Vous ne direz pas non à une petite dose de marketing bonheur…

Arrivés tout droit des Etats-unis, ces musées à selfies créés principalement pour se prendre en photo poussent comme des champignons. L’esprit y est bon enfant: univers magique et féérique, mise en scène loufoque.. Tout est bon pour amuser la galerie et vendre des billets.

museum of ice cream

Temple de la vacuité, ils ont cependant l’avantage de créer des stratégies d’adhésion que les institutions culturelles traditionnelles devraient s’emparer. Musées bonheur et vie en rose fluo, les clichés se partagent en masse sur les réseaux sociaux.

Vous ne pourrez pas le nier, on n’a jamais vu autant de photos de musées que depuis l’avènement du smartphone.

#themuseumofselfies

 

Pourquoi?

Lié avant tout l’essor des technologies, le selfie s’invite dans les musées. 

On se retrouve dans une sorte de dialogue avec la culture où l’on valorise l’expérience muséale à travers des selfies. On est à l’évidence dans un rapport entre un art du passé et des pratiques du présent.

Le « Selfie » est incontestablement une nouvelle gestuelle adolescente. Est-il pour autant en passe de contaminer le monde de l’art et de la culture ?

En témoigne le compte Instagram Girls In Museums qui invite tous les instagrameurs à partager leurs selfies pris dans des musées. Cette galerie des portraits comptabilise près de 20 000 abonnés à ce jour. Tout comme l’initiative #MuseumSelfieDay lancée par les musées en 2014.

Pour nos jeunes en quête d’estime, ces musées instragrammables qui nous promettent du bonheur en barre sont en passe de devenir de véritables temples de la vanité. Rappelons pour cela la définition de “vanité” selon le Larousse: Satisfaction de soi-même, sentiment d’orgueil. 

musée du selfie

Qui n’est pas plus fier de dire qu’il est allé au musée plutôt que de se vanter d’avoir passé une énième soirée sur Netflix ? Qui n’a pas envie de montrer au monde qu’il visite des lieux incroyables et qu’il est cultivé ? C’est en cela que le musée tente d’assouvir un besoin narcissique.

Comment les professionnels du patrimoine s’adaptent-ils à ces enjeux? Et comment rendre nos musées traditionnels plus engageant sans faire de nivellement par le bas? Peuvent-ils s’inspirer de ces musées bonheur sans perdre de vue leur mission première?

Interactivité, Réseaux sociaux, proximité

3 leviers que les musées traditionnels devraient davantage prendre en compte pour casser leur image pompeuse.

 

C’est simple, les visiteurs veulent se sentir connectés au sein d’une histoire et savoir qu’ils ont un rôle à y jouer. C’est déjà le cas dans le gaming mais aussi dans le domaine du théâtre immersif. Et je ne vous parle même pas de réalité virtuelle ! Pour moi, c’est évident, les musées vont devoir s’y mettre 

Tommy Honton, co-creator of Museum of Selfies

José Manuel Gonçalvez directeur du 104 à Paris, parle quant à lui de venir « pratiquer » l’art et non le « consommer« . « Au 104, le traditionnel parcours  hall d’entrée, billetterie, exposition, boutique  n’existe pas. On essaye d’attraper l’attention du visiteur autrement.  Il n’y a pas de hall d’attente mais un lieu de spontanéité où chacun peut décider de son parcours. Ce n’est pas tant l’exposition qui m’intéresse mais le trajet qui y mène. Que se passe-t-il avant d’entrer ? Quels stimuli peut-on imaginer ? Comment peut-on investir les gens de ce désir d’exploration ? ». Il faut laissez le visiteur être maître de son expérience.

Le succès des dispositifs immersifs

Le musée traditionnel va devoir se réinventer et cela ne sera pas chose simple quand face à lui il doit faire face à ces gros mastodontes du divertissement comme le collectif japonais TeamLab qui envahit des espaces comme La Villette ou avec l’Atelier des lumières qui grâce à une technique de projection nous fait une rétrospective des oeuvres de Klimt sur des murs géants.

Ces nouveaux dispositifs immersifs n’ont pas émergés, ils ont littéralement explosés!

Pour Roei Amit, responsable digital et multimédia du Grand Palais: « Les publics venus voir «(E)motion», la création visuelle de Wim Wenders ont adopté des comportements nouveaux : plus collectifs, plus décomplexés, plus libérés, ils dansaient, s’asseyaient… »

J’avoue, l’effet « Whaou » est bien au rendez-vous.

Ces nouveaux outils numériques sont une vraie question, ils interrogent la forme artistique en la confrontant au domaine du divertissement

José-Manuel Gonçalvès

Mais apprenons vraiment quelque chose avec ces dispositifs?

Des politiques innovantes

Pour pallier à cette tendance qui se veut plus participative, les musées traditionnels n’ont d’autres choix que de s’équiper en nouvelles technologies en tout genre afin de permettre au visiteur de vivre des expériences digitales surprenantes.

musée digital

Concrètement lorsqu’un visiteur rentre dans un musée, une multitude de dispositifs peuvent être mis à sa disposition.

Pas moins de 9 points de contact sont à envisager pour un musée, selon l’infographie réalisée par la société Digilor, fournisseur en technologies innovantes et dispositifs interactifs: l’écran d’affichage dynamique, le vidéoprojecteur interactif, la tablette tactile, la borne tactile, le sol interactif, le mur d’image, la table tactile, le casque de réalité augmentée, le totem d’information.

Quand la réalité virtuelle s’installe dans les musées.

Du musée du Louvre, au musée d’Histoire Naturelle, à la cité de l’architecture les casques immersifs s’invitent peu à peu dans les musées.

Reconstitution de ruines, plongée dans une œuvre ou même escape game, la gamme de médiation proposée s’est élargie en quelques années et attire parfois un public venu spécialement pour cette nouveauté. 

Oui mais voilà, l’idée d’enfiler un casque et de s’enfermer dans une expérience individuelle n’est-elle pas contraire au sentiment de liberté et à l’envie de partage que l’expression artistique cherche à susciter?

Pour Benoît Baume, directeur de la rédaction du magazine Fisheye:

Le casque de réalité virtuelle est une ouverture plutôt qu’une fermeture. La VR repousse complètement le champ des possibles et les cadres dans lesquels on s’enferme. À chaque fois que je contemple une œuvre en réalité virtuelle, ça me déclenche un truc physique dans le ventre qui entraîne une vraie réflexion en moi, et c’est bien ça le fondement original de l’art.

On a pu voir ses dernières années se développer une quantité d’expositions utilisant la VR afin d’attirer un nouveau public.

Pour Fabien Barati, gérant de la société Emissive (créateur d’une visite en réalité virtuelle de la pyramide de Kheops), c’est un « média à part dont le côté immersif parle à nos sens… »

Que deviennent nos expositions temporaires dans tout ça?

Vont-elles devenir obsolètes et être enterrés par ces nouveaux dispositifs?

Même si le public d’aujourd’hui désir expériences, interactions et partages, on n’est pas obligé d’opposer expositions temporaires et dispositifs immersifs. Les règles et objectifs ne sont pas les mêmes. Les expositions temporaires proposent un récit alors que les évènements comme ceux du Grand Palais ou de TeamLab immerge le public dans des oeuvres numérisées où la musique l’embarque dans une émotion hors du temps. Au final, les publics avertis et amateurs se retrouvent pour découvrir des oeuvres que l’un pensait connaître et que l’autre s’approprie peut-être pour la première fois.

Chercher à capter ce nouveau public, c’est donc s’engager vers de nouvelles aventures culturelles et pour y arriver, nos institutions culturelles devront mettre en place de véritables stratégies marketing.

Petit bonus pour ceux qui n’auraient pas vu l’exposition TeamLab « Au delà des limites »


Sources:

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